Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/44

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de Brienne, à qui la légitimité donna une épée, enferma un moment l’Europe dans son antichambre ; mais elle en sortit : le petit-fils de Henri IV mit cette même Europe aux pieds de la France : elle y est restée. Cela ne signifie pas que je compare Napoléon à Louis XIV : hommes de divers destins, ils appartiennent à des siècles dissemblables, à des nations différentes : l’un a parachevé une ère, l’autre a commencé un monde. On peut dire de Napoléon ce que dit Montaigne de César : « J’excuse la victoire de ne s’être pu dépêtrer de lui. »

Les indignes tapisseries du château de Blenheim, que je vis avec Peltier, représentent le maréchal de Tallart[1] ôtant son chapeau au duc de Marlborough, lequel est en posture de rodomont. Tallart n’en demeura pas moins le favori du vieux lion : prisonnier à Londres, il vainquit, dans l’esprit de la reine Anne, Marlborough qui l’avait battu à Blenheim, et mourut membre de l’Académie française : « C’était, selon Saint-Simon, un homme de taille médiocre avec

  1. Camille d’Hostun, duc de Tallart (1652-1728). Lieutenant-général en 1693, maréchal en 1703, à la suite de la bataille de Spire, qu’il avait gagnée sur les Impériaux, il fut à son tour, l’année suivante, défait à Hochstœdt par le prince Eugène et Marlborough, qui appela sa victoire la victoire de Blenheim, du nom d’un village voisin de Hochstœdt, et qui reçut en récompense, par un vote du Parlement, un superbe château qu’on nomma Blenheim. Fait prisonnier et conduit à Londres, le maréchal de Tallart resta huit ans captif en Angleterre, où il avait été précédemment ambassadeur, et où il prit sa revanche contre le duc de Marlborough, qu’il contribua à faire disgracier. À son retour en France, il fut nommé duc et pair ; puis membre du conseil de Régence, et enfin, sous Louis XV, ministre d’État. — Il était membre de l’Académie des sciences, et non de l’Académie française, comme Chateaubriand le dit par erreur.