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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

saient quelque mal ? Ignorés et cachés de la terre, vous de qui la vie agréable aux autels opère des miracles, salut à vos secrètes vertus !

Ce pauvre, dépourvu de science, et dont on ne s’occupera jamais, a, par la seule doctrine de ses mœurs exercé sur ses compagnons de souffrance l’influence divine qui émanait des vertus du Christ. Le plus beau livre de la terre ne vaut pas un acte inconnu de ces martyrs sans nom dont Hérode avait mêlé le sang à leurs sacrifices.

Vous m’avez vu naître ; vous avez vu mon enfance, l’idolâtrie de ma singulière création dans le château de Combourg, ma présentation à Versailles, mon assistance à Paris au premier spectacle de la Révolution. Dans le nouveau monde je rencontre Washington ; je m’enfonce dans les bois ; le naufrage me ramène sur les côtes de ma Bretagne. Arrivent mes souffrances comme soldat, ma misère comme émigré. Rentré en France, je deviens auteur du Génie du christianisme. Dans une société changée, je compte et je perds des amis. Bonaparte m’arrête et se jette, avec le corps sanglant du duc d’Enghien, devant mes pas ; je m’arrête à mon tour, et je conduis le grand homme de son berceau, en Corse, à sa tombe, à Sainte-Hélène. Je participe à la Restauration et je la vois finir.

Ainsi la vie publique et privée m’a été connue. Quatre fois j’ai traversé les mers ; j’ai suivi le soleil en Orient, touché les ruines de Memphis, de Carthage, de Sparte et d’Athènes ; j’ai prié au tombeau de saint Pierre et adoré sur le Golgotha. Pauvre et riche, puissant et faible, heureux et misérable, homme d’action,