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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

au-Bois, Laprade qui, en ce temps-là, était un naïf, crut pouvoir confesser devant le grand poète sa foi juvénile dans l’avenir de la démocratie, d’une démocratie chrétienne qui accomplirait toutes les promesses du divin législateur. Chateaubriand accueillit avec son sourire mélancolique ces enthousiastes confidences ; puis, après avoir dit qu’il tenait pour prochaine la chute du trône de Juillet, pour inévitable l’avènement de la démocratie, il se mit à esquisser à grands traits cette société future, fille d’une démocratie sans religion et sans idéal. À mesure qu’il parlait, le chantre de Psyché voyait s’évanouir ses belles chimères. Sa nouvelle Jérusalem tant rêvée s’écroulait au bruit de cette grande parole, comme au son de la trompette les murailles de Jéricho. À la place de la terre promise, une arène tumultueuse, ensanglantée par la lutte des convoitises et des appétits ; et au plus lointain de l’horizon, au terme du voyage, le repos dans la stupidité d’une demi-barbarie, de vastes pâturages où des troupeaux humains broutaient une herbe épaisse, le front bas et sans jamais regarder le ciel[1].

Sur les périls et les hontes que préparait à la France le régime démocratique, il avait, en toute rencontre, les paroles les plus énergiques et les plus méprisantes. M. de Marcellus raconte qu’en 1844, un jour qu’ils faisaient quelques pas ensemble dans son jardin de la rue du Bac, Chateaubriand lui dit : « Le fleuve de la monarchie s’est perdu dans le sang à la fin du siècle dernier. Entraînés par les courants de la démocratie, à peine avons-nous fait quelques haltes sur la boue des écueils. Mais le torrent nous submerge et c’en est fait en France de la vraie liberté politique et de la dignité de l’homme[2]. »

Le 16 août 1846, comme il faisait une promenade au

  1. Académie de Lyon. Concours pour l’éloge de Mme Récamier. Article de Victor de Laprade, Revue de Lyon, 1849, t. I, p. 65.
  2. Chateaubriand et son temps, p. 290.