Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/67

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de la vie quand personne ne voudra plus les partager avec moi ? » Et il se donnait du bonheur par-dessus la tête.

Je suis donc obligé de le prendre tel qu’il est maintenant : je le menai promener le 22 au sud-est du village. Nous suivîmes parmi les molières un petit courant d’eau qui mettait en mouvement des usines. On fabrique des toiles à Waldmünchen ; les lés de ces toiles étaient déroulés sur les prés ; de jeunes filles, chargées de les mouiller, couraient pieds nus sur les zones blanches, précédées de l’eau qui jaillissait de leur arrosoir, comme les jardiniers arroseraient une plate-bande de fleurs. Le long du ruisseau je pensais à mes amis, je m’attendrissais à leur souvenir, puis je demandais ce qu’ils devaient dire de moi à Paris : « Est-il arrivé ? A-t-il vu la famille royale ? reviendra-t-il bientôt ? » Et je délibérais si je n’enverrais pas Hyacinthe chercher du beurre frais et du pain bis, pour manger du cresson au bord d’une fontaine sous une cépée d’aunes. Ma vie n’était pas plus ambitieuse que cela : pourquoi la fortune a-t-elle accroché à sa roue la basque de mon pourpoint avec le pan du manteau des rois ?

Rentré au village, j’ai passé près de l’église ; deux sanctuaires extérieurs accolent le mur ; l’un présente saint-Pierre ès Liens, avec un tronc pour les prisonniers ; j’y ai mis quelques kreutzer en mémoire de la prison de Pellico et de ma loge à la Préfecture de police. L’autre sanctuaire offre la scène du jardin des Oliviers : scène si touchante et si sublime qu’elle n’est pas même détruite ici par le grotesque des personnages.