Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/70

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Comme Baptiste me racontait mes triomphes, le glas d’un enterrement me rappelle à ma fenêtre. Le curé passe, précédé de la croix ; des hommes et des femmes affluent, les hommes en manteaux, les femmes en robes et en cornettes noires. Enlevé à trois portes de la mienne, le corps est conduit au cimetière : au bout d’une demi-heure, les cortégeants reviennent, moins le cortégé. Deux jeunes femmes avaient leur mouchoir sur les yeux, l’une des deux poussait des cris ; elles pleuraient leur père ; l’homme décédé était celui qui reçut le viatique le jour de mon arrivée.

Si mes Mémoires parviennent jusqu’à Waldmünchen, quand moi-même je ne serai plus, la famille en deuil aujourd’hui y trouvera la date de sa douleur passée. Du fond de son lit, l’agonisant a peut-être ouï le bruit de ma voiture ; c’est le seul bruit qu’il aura entendu de moi sur la terre.

La foule dispersée, j’ai pris le chemin que j’avais vu prendre au convoi dans la direction du levant d’hiver. J’ai trouvé d’abord un vivier d’eau stagnante, à l’orée duquel s’écoulait rapidement un ruisseau, comme la vie au bord de la tombe. Des croix au revers d’une butte m’ont indiqué le cimetière. Je gravis un chemin creux, et la brèche d’un mur m’introduisit dans le saint enclos.

Des sillons d’argile représentaient les corps au-dessus du sol ; des croix s’élevaient çà et là : elles marquaient les issues par lesquelles les voyageurs étaient entrés dans le nouveau monde, ainsi que les balises indiquent à l’embouchure d’un fleuve les passes ouvertes aux vaisseaux. Un pauvre vieux creusait la tombe d’un enfant ; seul, en sueur et la tête