Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/77

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La campagne est coupée et hachée de hauteurs, dites montagnes de Bohême ; mamelons dont le bout est marqué par des pins, et le galbe dessiné par la verdure des moissons.

Les villages sont rares. Quelques forteresses affamées de prisonniers se juchent sur des rocs comme de vieux vautours. De Zditz à Beraun, les monts à droite deviennent chauves. On passe un village, les chemins sont spacieux, les postes bien montées ; tout annonce une monarchie qui imite l’ancienne France.

Jehan l’Aveugle, sous Philippe de Valois, les ambassadeurs de George[1], sous Louis XI, par quelles laies forestières passèrent-ils ? À quoi bon les chemins modernes de l’Allemagne ? ils resteront déserts, car ni l’histoire, ni les arts, ni le climat n’appellent les étrangers sur leur chaussée solitaire. Pour le commerce, il est inutile que les voies publiques soient aussi larges et aussi coûteuses d’entretien ; le plus riche trafic de la terre, celui de l’Inde et de la Perse, s’opère à dos de mulets, d’ânes et de chevaux, par d’étroits sentiers, à peine tracés à travers les chaînes de montagnes ou les zones de sable. Les grands chemins actuels, dans des pays infréquentés, serviront seulement à la guerre ; vomitoires à l’usage de nouveaux Barbares qui, sortant du nord avec l’immense train des armes à feu, viendront inonder des régions favorisées de l’intelligence et du soleil.

À Beraun passe la petite rivière du même nom, assez méchante comme tous les roquets. En 1748, elle atteignit le niveau tracé sur les murs de l’hôtel de la poste. Après Beraun, des gorges contournent

  1. George Podiebrad, roi de Bohême (1458-1468).