Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/84

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mouchoir le bruit de mes larmes[1]. Toutes les choses hardies que je m’étais promis de dire, toute la vaine et impitoyable philosophie dont je comptais armer mes discours, me manqua. Moi, devenir le pédagogue du malheur ! Moi, oser en remontrer à mon roi, à mon roi en cheveux blanc, à mon roi proscrit, exilé, prêt à déposer sa dépouille mortelle dans la terre étrangère ! Mon vieux prince me prit de nouveau par la main en voyant le trouble de cet impitoyable ennemi, de ce dur opposant des ordonnances de Juillet. Ses yeux étaient humides ; il me fit asseoir à côté d’une petite table de bois, sur laquelle il y avait deux bougies ; il s’assit auprès de la même table, penchant vers moi sa bonne oreille pour mieux m’entendre, m’avertissant ainsi de ses années qui venaient mêler leurs infirmités communes aux calamités extraordinaires de sa vie.

Il m’était impossible de retrouver la voix, en regardant dans la demeure des empereurs d’Autriche le soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids de ces règnes et de soixante-seize années : de ces années, vingt-quatre s’étaient écoulées dans l’exil, cinq sur un trône chancelant ; le monarque achevait

  1. « On se sent pleurer avec l’auteur, écrit M. de Marcellus, en assistant à son entrevue avec « ce soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids de tant de règnes et de soixante-seize années ». La lecture de ce fragment des Mémoires qui raconte la visite à Prague mouilla de larmes aussi les yeux d’un nombreux auditoire réuni chez madame Récamier. La comtesse de Nesselrode y assistait et partageait notre émotion. « Eh quoi ! madame, » lui dit M. Brifaut, « seriez-vous donc de notre paroisse ? — Oh ! oui. » répondit-elle ; et à ce récit des nobles infortunes de l’exil, deux grosses larmes descendirent sur un visage que la diplomatie rendait presque toujours impassible, comme il convient sans doute à l’épouse d’un premier ministre. » (Chateaubriand et son temps, p. 441.)