Page:Claude Farrère - Les civilisés, 1905.djvu/30

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kakis couleur de sang, dont le nom fait rire les Japonaises.

Ils avaient dîné presque silencieux ; aucun des trois n’était bavard. Mais, maintenant, le vin commençait à délier leurs langues, et Fierce contait son voyage. Ses compagnons l’écoutaient et le regardaient, avec la curiosité qu’on a pour les gens qui arrivent de loin et qui ont fait une longue absence.

Il parlait à phrases courtes et s’interrompait souvent pour songer. La songerie semblait son passe-temps ordinaire. Il était fort jeune, — vingt-cinq ou vingt-six ans, — mais il paraissait plus grave et plus amer que beaucoup de vieux. Il avait pourtant de très beaux yeux noirs, des traits passablement réguliers et de grands cheveux fins, le teint mat, les dents belles, la taille haute et bien prise, les mains longues, le front bombé, les attaches minces, tout ce qu’il faut pour qu’un homme n’ait point de haine pour la vie. Il en avait cependant. C’était un compagnon singulier, plein de contradictions ; — on le voyait dans le même instant sérieux, futile, railleur, maussade, opiniâtre, triste, indolent, volontaire et versatile, — sincère, toutefois, dans chacune des paroles de sa bouche et n’ayant jamais daigné mentir. Ses deux amis lui pardonnaient son humeur bariolée, plus souvent noire que grise, parce que, en dépit de ses écarts, Fierce était une tête convenablement équilibrée. La raison vivait à l’aise dans sa cervelle nette et balayée des poussières ataviques ; les préjugés et les conventions n’y dressaient pas de murailles, et la logique la plus