Page:Clerget - Louis-Xavier de Ricard, 1906.djvu/19

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Et vous mourrez alors, vous, insectes voraces,
Qui, sous terre, rongez les germes de nos blés :
Nos épis plus féconds donneront à nos races
Un pain plus nourrissant, comme en grappes plus grasses
Le vin des forts cuira dans les barils comblés.

Ô Pensée ! ils boiront ta parole certaine ;
Ils ouvriront leur âme aux semences du beau :
Fécondes aux clartés, dont notre aurore est pleine,
Épis des vérités, germez dans l’âme humaine :
Les mensonges sont morts : croissez sur leur tombeau !

Tes rayons, ô Pensée ! et ton verbe sublime
Empliront tous les cœurs, de qui la pureté
A, comme un saint encens, monté jusqu’à ta cime ;
Et l’amour, arrachant la femme de l’abîme,
La rendra digne aussi de ton éternité.

Car la femme est sacrée : elle est sainte ; et vers elle
La pensée, en riant, incline son front pur :
Ô femme ! chaste sœur de la gloire immortelle !
Enlace-moi d’amour ; ah ! prends-moi sur ton aile :
Et, tous deux réunis, gravissons vers l’azur.

Femme ! malheur à ceux dont la fièvre insensée
A voulu polluer ta robe de beauté.
Malheur au libertin dont la main l’a froissée ;
Car, le jugeant impur, la pudique pensée
À jamais l’exclura de sa sérénité.

Seul, l’homme calme est fort : — la haine et la colère
Font trébucher le pied qui gravit l’infini :
Voyageur, prends en main un bâton tutélaire :
Tranquille, et sans ployer sous le jour qui l’éclaire,
Va dénicher l’oiseau d’idéal dans son nid.

Si parfois, ô Pensée ! ardent et jeune athlète,
Mon cœur âpre grondait et gourmandait le sort,
Pardonne-moi. Depuis, j’ai connu la tempête ;
Et les vents impuissants ont, en fouettant ma tête,
Enseigné l’ironie à mon esprit plus fort.

Je ne conserve plus, pour mon rude voyage,
Qu’un compagnon, un seul ! — Amour, viens avec moi !
Ah ! ne me quitte pas ; que ta voix mon courage,
Ô femme ! que les yeux brillent dans mon orage :
Si je doutais, ton cœur me rendrait à ma foi.

Et tu me montreras la cime d’allégresse
Que l’infini revêt de lumière et d’azur.
Monte, me diras-tu. — Je monterai sans cesse ;
Et ton bras soutiendra mon bras, si je m’affaisse.
Et, sous tes saints regards, mon cœur restera pur.


Cette page superbe était d’un jeune, d’ailleurs : elle est datée de février 1861. L’aède n’avait pas vingt-et-un ans !