Page:Clerget - Louis-Xavier de Ricard, 1906.djvu/9

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
— 7 —


Car tu penses à moi. — Nos corps sont séparés ;
Mais l’éternel amour réunit nos deux êtres,
Et nos cœurs sont liés par mille nœuds sacrés.

Ô vents, dont j’entends l’aile effleurer mes fenêtres,
Vents des nuits, reportez vers elle en soupirant
Le baiser de son cœur qui m’appelle en pleurant.


Pendant ses trois mois de prison, il eut les visites de son père et de jeunes militants, déjà ses amis : Gustave Tridon, Raoul Rigault, Gustave Flourens, Émile Maison, Robert Luzarche.

Aux réceptions familiales, Ricard avait connu Sully Prudhomme ; il rencontra Villiers de l’Isle-Adam au Quartier-Latin. Ses parents allant demeu­rer aux Batignolles, il fut voisin de Paul Verlaine, avec lequel il était lié déjà, et d’Edmond Lepelletier. Il avait aussi un logement personnel donnant sur la rue de Douai et la rue Duperré, à côté de Catulle Mendès. Le groupe se formait peu à peu. C’est un ami de Verlaine qui présenta Ricard au jeune libraire Alphonse Lemerre, lequel accepta de mettre son nom sur le livre : Ciel, Rue et Foyer ; ce fut la première édition de Lemerre.

Ciel, Rue et Foyer, « un beau livre sévère, noble et charmant, » (Paul Verlaine), fut publié au commencement de 1866. Il s’annonce par cette toute simple et si droite

Préface


Salut, ami lecteur : — accueille avec bonté
Ces poèmes nouveaux, écrits pendant l’aurore
De cette ère naissante, où l’on entend éclore
Dans les sillons profonds la jeune humanité.

Œil rêveur, je voyais avec anxiété
Croître dans tous les cœurs la lumière sonore,
Et j’entonnais devant les cieux qu’elle colore
Un hymne de triomphe et de sérénité.

J’ai cette ambition que mon livre révèle,
D’initier ma muse à la nouvelle loi.
Et d’apprendre à mes vers une langue nouvelle.

Si c’est là de l’orgueil, lecteur, pardonne-moi :
Juge, sans parti-pris mon œuvre telle quelle,
Mais sache qu’avant tout, c’est un acte de foi.


Cependant son inspiration, déclare-t-il aussitôt, ne veut rien emprunter aux fois anciennes ; sa croyance : une femme qui sera son Dieu, se dresse très vivante au seuil du cimetière des rêves d’autrefois. On avait cru la beauté, l’amour et la grâce périssables, et que le divin durait seul : c’est juste le contraire que proclame ce poète. Il ne veut croire qu’au monde visible ; l’autre n’existe plus. Et il s’avance d’un pas délibéré dans cette voie strictement terrestre ; il a une hâte sombre et farouche de tourner le dos à toute reli-