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Page:Colette - Julie de Carneilhan, 1981.djvu/15

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Les yeux bleus de Julie exprimèrent une crédulité enfantine.

« Non ? Tu crois qu’il va vraiment mourir ?

— Mais non, je ne crois pas ! Je dis : s’il te laissait en mourant… »

Elle n’écoutait plus. Elle faisait l’inventaire du mobilier cosmopolite, condamnait ses fantaisies coloniales et ses reliquats de grand siècle, méditait un déménagement, une salle de bains noire et jaune… Elle n’avait aucune cupidité véritable, mais seulement de l’imprévoyance, et un peu de désordre.

« Écoute, mon vieux, puisque mes petits copains ne viennent pas, moi je descends, et je vais au Marbeuf.

— C’est bien utile ? L’indisposition d’Herbert est déjà dans la sixième des journaux du soir :

« Les médecins ne peuvent se prononcer sur la gravité du mal soudain qui a terrassé, à quinze heures, le comte d’Espivant, député de la droite… »

— Et puis ? Il faut que je m’accroche un crêpe préventif pour un homme qui m’a trompée pendant huit ans, et qui est remarié depuis trois ?

— N’empêche. Tu as été la femme sensationnelle d’Herbert. Veux-tu parier que ce soir un tas de gens, au lieu de penser à Marianne, se disent : « Je voudrais voir quelle tête fait Julie de Carneilhan ! »

— Tu crois ? C’est possible, en somme. »