Aller au contenu

Page:Colette - Julie de Carneilhan, 1981.djvu/40

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

pyjama en soie ponceau ? Quelle opinion veux-tu que j’emporte d’un homme qui me reçoit en soie ponceau ? »

Herbert lui tendit une main qui lui sembla épaissie, et désigna un petit fauteuil proche.

« Tu veux fumer ? Tu peux fumer, dit-il.

— Et toi ?

— Pas ce matin, ma chère. L’envie me manque. »

Elle ne voyait pas de ravages précis dans la figure d’Espivant. Pour elle, il « faisait du charme » comme pour n’importe qui, par habitude invétérée. Mais une décision mystérieuse semblait avoir bouffi imperceptiblement ce qui la veille était creux, et excavé par contraste les saillies d’un masque gascon, fin et brun. Julie le connaissait assez pour distinguer que la belle figure d’Espivant groupait, sous un front mâle, des traits un peu mignards. Mais le feu de l’œil brun clair, la bouche qui restait fraîche, la petite moustache hors de toute mode, elle les avait encore une fois devant elle, et encore une fois elle se mordait les bords de la langue, pour se châtier de souffrir encore une fois.

« Tu n’as pas encore déjeuné, Youlka ? Prends quelque chose avec moi ici, veux-tu ? Tu me feras plaisir ! »

« Tu me feras plaisir !… Si, la dièse, la naturel, fa dièse. La même phrase, sur les mêmes notes… », pensait Julie.