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Page:Colette - Julie de Carneilhan, 1981.djvu/96

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ombre, et Herbert prit Julie par les coudes pour l’amener dans la pleine lumière de la fenêtre ouverte.

« Et si on nous voit du jardin, dit-elle. Tu n’es plus intéressant, tu es guéri.

— Je croyais, dit Herbert, que tu t’intéressais surtout aux hommes valides ? Non, je ne suis pas guéri. Mais j’en ai presque l’air. N’est-ce pas ? »

Il affrontait le grand jour, s’y montrait rasé de près, les cheveux accourcis, la moustache travaillée avec art et réduite. « C’est un désastre », pensa Julie, et ses yeux se mouillèrent, non de pitié, mais du regret qu’elle vouait à son passé, à un mousquetaire infidèle, délicatement beau et qui s’était voulu martial. Le sourire d’Espivant s’éteignit ; il redevint dur, expéditif et préoccupé.

« Assieds-toi. Mets-toi bien dans la tête que je suis très seul, ici. Seul comme tout le monde. Es-tu seule, toi ? Tu ne me le dirais pas… Moi, je suis seul aux côtés d’une femme amoureuse, et malade en face d’une vie politique que j’ai abordée trop tard. D’ailleurs nous allons avoir la guerre…

— Tiens ! dit Julie.

— Ça t’étonne ? Tu lis les journaux ?

— Les illustrés, un peu. Mais je dis « tiens ! » parce qu’une voyante me l’a annoncé, que nous r’aurions la guerre.

— C’est tout ce que ça te fait ?