Page:Combes - Essai sur les idées politiques de Montaigne et La Boëtie.djvu/18

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sentiment de son rôle et de son universalité ! Rien d’étroit, d’égoïste, de purement personnel chez les peuples qui ont le dépôt de la civilisation. Leur privilège devient leur responsabilité. Ils sont le flambeau du monde ; ils en doivent être le bouclier. Leur valeur doit être égale à leur sagesse ; ils ne travaillent pas pour eux seuls, ils travaillent pour l’humanité.

« Aimeriez-vous mieux, » continue La Boëtie, « aimeriez-vous mieux, quittant l’assemblée des hommes libres, passer chez les Turcs, où une multitude d’hommes ne songe qu’à servir un homme, à mourir pour le maintenir ; au point que, sortant d’une cité d’hommes, on semble entré dans un parc de bêtes ? »

Il est sévère, La Boëtie. Bien des gens croyaient mourir pour la patrie, en mourant pour le roi ; c’étaient les temps : ils ne croyaient pas être des esclaves, mais des hommes libres et d’honneur. La Boëtie le savait mieux que nous. Que veut-il dire, en donnant un tour si rude à sa pensée ? Une chose vraie ; que la dignité de l’homme consiste dans la raison qui veut le bien, et dans la liberté qui ne connaît que la loi. « Rappelez-vous, ajoute-t-il, ce que les deux Spartiates, envoyés au roi de Perse pour lui donner satisfaction du meurtre de ses ambassadeurs, répondirent à un satrape persan : « Aimez le roi de Perse, leur disait le satrape, et restez avec nous. Vous aurez des châteaux et vous serez seigneurs. » Mais eux de répondre : « Si vous aviez goûté de la liberté comme nous, vous nous conseilleriez de la défendre, non seulement avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »

Si ce tableau de la liberté est séduisant dans le Contr’un, on pense bien que celui de la tyrannie n’a pas les mêmes charmes. La Boëtie ne veut pas qu’on se bride, qu’on se donne un maître, quel qu’il soit. Il maudit les Juifs, par exemple, qui, sans y être contraints et malgré les avis des prêtres, se donnèrent un roi dans la personne de Saül, à qui succédèrent David, Salomon, etc… « tous tyrans, » ose-t-il dire ; et il se