Page:Combes - Essai sur les idées politiques de Montaigne et La Boëtie.djvu/24

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lisme contemporain… La Boëtie poursuit, en prenant ses exemples dans Plutarque ; il sait son Plutarque par cœur. « Le gros doigt du pied de Pyrrhus, dit-il, guérissait de la rate… Vespasien, revenant d’Assyrie, redressait les boiteux et rendait la vue aux aveugles… Voilà ce que font les tyrans… Et les nôtres, ajoute-t-il ?… »

On s’effraye, je l’avoue, à ce mot, parce qu’on y pense, parce qu’on le craint. « Et les nôtres… ? » Jusque-là, il n’a parlé que des tyrans, et voilà qu’il y mêle les rois de France, comme il y mêle Cyrus, Cyrus le libérateur des Juifs ; mais La Boëtie en veut beaucoup à ce grand roi. « Cyrus, dit-il, multiplia à l”infini, chez les Lydiens vaincus, les jeux, les spectacles, les divertissements ; à tel point que le nom de Lydiens, Ludi, est synonyme de jeux. » Eh bien ?… c’est peut-être alors que les Lydiens devinrent les fournisseurs de joujoux du monde entier, comme Nuremberg et Saint-Claude aujourd’hui. Le beau crime ! La Boëtie ne le pardonne pas à Cyrus. Cyrus a les procédés des tyrans, donc c’est un tyran ; et La Boëtie courroucé ne se gêne pas pour dire : « Et les nôtres, que n’ont-ils pas inventé ? L’ampoule, l’oriflamme… que sais-je ? » Il s’arrête tout à coup, il est vrai ; il se reprend, il se hâte d’ajouter, « qu’il ne veut pas encore mécroire, puisque nous et nos ancêtres, dit-il, nous n’avons eu aucune occasion de l’avoir mécru, et que d’ailleurs il faut laisser cela pour notre poésie française, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay… » Mais le mot a été lâché et il ne se peut retirer. Il reste acquis, ce semble, qu’aux yeux de La Boëtie nos rois ne faisaient pas mieux que Pyrrhus, que Vespasien, que tous les tyrans ; pas mieux que Jules César même, « qui porta, dit La Boëtie, le Sénat à cinq cents membres, établit de nouvelles charges et élections d’offices, non pas certes, à bien prendre, pour réformation de justice, mais pour soutiens de la tyrannie. » Allusion manifeste à la création de nouvelles charges de judicature au parlement de Paris, dans ce vrai sénat de la France, par François Ier, par Henri II, en vue de les vendre et de faire