Page:Contejean - Tunis et Carthage. Notes de voyage, 1886.pdf/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le chaland de l’État, et bientôt nous mettons pied à terre à la Goulette. Pendant qu’il veille à ses colis, un grand nègre prend ma valise, que la douane, ici fort bénigne, se borne à me faire ouvrir sans y regarder, et nous nous dirigeons vers le chemin de fer, en longeant le canal qui fait communiquer le lac de Tunis avec la mer. On laisse à gauche la forteresse et les casernes, reliées à la ville par un pont tournant, et à droite, une batterie d’énormes canons démodés, qui feraient sans doute plus de bruit que d’effet s’ils se trouvaient aux prises avec nos engins perfectionnés.

La ville toute moderne de la Goulette ne se compose guère que d’une rue très large plantée d’arbres et bordée de maisons basses à terrasses. Elle est surtout peuplée d’Italiens et de Juifs. Les premièrs indigènes en vue sont de malheureux galériens attachés deux à deux à la cheville par de vieilles chaînes aux anneaux énormes. Ils sont occupés à balayer les rues. L’un deux me tend une main dans laquelle je dépose quelques sous ; après quoi, ayant mis son butin en sûreté dans quelque pli de ses haillons, il m’adresse le salut arabe, en portant la main à son front, à sa bouche et à sa poitrine, ce qui veut dire : ma pensée, ma parole, mon cœur sont à toi. Médiocrement flatté du cadeau, je me hâte du côté du chemin de fer, où, selon ma coutume, j’arrive beaucoup trop tôt. Cela me donne le temps de prendre au buffet une légère collation, qui m’est cruellement disputée par les mouches plus petites, mais infiniment plus acharnées et plus audacieuses que chez nous. La foule se presse autour des guichets. Elle se compose surtout de Juifs des deux sexes : les hommes vêtus à peu près comme les indigènes, quand ils ne le sont pas comme les Européens ; les femmes ayant pour costume un caleçon collant en bas, bouffant en haut, chemise ou camisole plus ou moins ornée de broderies, jaquette ouverte descendant jusqu’aux hanches et ressemblant à une blouse fendue sur le devant ; le tout en une fine étoffe blanche. La coiffure est une sorte de calotte terminée par une petite corne noire. Elles portent quantité d’anneaux et de bracelets, et se teignent les ongles en rouge avec du henné, ce qui est d’autant plus laid que ces dames ont généralement les ongles courts et écrasés. Ce sont d’ailleurs de plantureuses personnes, chargées de graisse à l’excès ; elles traînent après elles et portent dans leurs bras des nichées de petits enfants, charmants pour la plupart, comme aussi les petits Arabes, mais qui deviennent suffisamment laids en prenant de l’âge. À en juger d’après les apparences, les sources où s’alimentent ces bébés ne doivent pas s’épuiser facilement. Ô caprices de la mode ! celle du jour consiste à exhiber une chaussure tellement courte, que le talon entier déborde en arrière, n’appuyant sur rien ; et c’est vraiment pitié de voir les élégants Juifs et indigènes, drapés dans leurs pittoresques costumes, marcher en traînant les jambes, avec la constante préoccupation de ne pas laisser échapper leurs souliers éculés.