Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/131

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devait fermer mes yeux quand il plaira à Dieu de m’appeler à lui ; ils l’ont exposé, jeune et encore peu fortifié par les leçons de l’honneur et de la vertu, à toutes les tentations, à toutes les fautes, enfin à la dangereuse société des matelots des galères !

— Est-ce là tout ? J’aurais cru que ta gondole était usée, on qu’on te contestait le droit de pêche dans les lagunes.

— Est-ce là tout ! répéta Antonio en regardant autour de lui avec amertume. Doge de Venise, c’est plus qu’un vieillard dont le cœur est brisé ne peut en supporter

— Va, prends ta chaîne d’or, et jouis de ton triomphe parmi tes confrères. Sois heureux d’une victoire sur laquelle tu ne pouvais raisonnablement compter, et laisse gouverner l’État par ceux qui sont plus sages que toi et plus capables d’en tenir les rênes.

Le pêcheur se leva avec une humble soumission, résultat d’une longue habitude de respect envers les grands de la terre. Mais il ne s’approcha pas pour recevoir la récompense qui lui était accordée.

— Courbe la tête, pêcheur, afin que Son Altesse te donne le prix, dit un officier.

— Je ne demande ni or ni aucun autre aviron que celui qui chaque matin me conduit dans les lagunes et qui chaque soir me ramène dans les canaux. Rendez-moi mon enfant : lui ou rien.

— Qu’on l’emmène ! s’écrièrent une douzaine de voix : il excite à la révolte ; qu’il quitte la galère !

Antonio fut éloigné de la présence du doge et renvoyé dans sa gondole, avec des signes non équivoques de disgrâce.

Cette interruption extraordinaire des cérémonies indisposa plus d’un individu ; car la susceptibilité des nobles de Venise est prompte à réprimer le mécontentement politique, quoique leur dignité de convention les porte à déguiser toute autre marque de désapprobation.

— Que le second compétiteur s’approche, continua le souverain avec un calme qu’une dissimulation habituelle rendait facile.

L’inconnu à la faveur secrète duquel Antonio devait ses succès s’approcha, toujours caché par son masque.

— Tu as gagné le second prix, dit le prince ; et si une stricte justice était faite, tu devrais recevoir le premier ; car on ne doit pas rejeter impunément nos faveurs. Agenouille-toi, que je te donne la récompense que tu as méritée.