Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/157

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— Tu peux parler, et tu peux donner ici carrière à tous tes souhaits et à tous tes chagrins, si tu en as ; Saint-Marc n’a pas de plus grand plaisir que de satisfaire les désirs de ses enfants.

— Je crois qu’il s ont calomnié la république en disant que ses chefs avaient le cœur dur et vendu à l’ambition, s’écria le vieillard avec une généreuse chaleur, et ne faisant aucune attention au regard expressif que lui jeta Jacopo. Un sénateur n’est qu’un homme, et il y a des pères et des enfants parmi les grands comme parmi nous autres des lagunes.

— Parle, mais abstiens-toi de discours séditieux ou inconvenants, dit un secrétaire à voix basse. Continue.

— J’ai maintenant peu de chose à offrir, Signore ; je ne suis point habitué à vanter les services que j’ai rendus à l’État ; mais il vient un temps où la modestie doit céder le pas à l’amour paternel. Ces cicatrices furent acquises dans un des jours les plus glorieux pour Saint-Marc, et à l’avant-poste de toutes les galères qui combattirent au milieu des îles de la Grèce. Le père de mon petit-fils pleurait alors sur moi comme je pleure aujourd’hui sur son propre enfant. Hélas ! oui… Je devrais être honteux de l’avouer devant des hommes ; mais, s’il faut dire la vérité, la perte de ce jeune homme m’a souvent arraché des larmes amères dans l’obscurité des nuits et dans la solitude des lagunes… Je passai alors plusieurs semaines, Signore, ressemblant plutôt à un cadavre qu’à un homme ; et lorsque je retournai de nouveau à mon travail et à mes filets, je n’empêchai point mon fils d’obéir à l’appel de la république. Il alla, à ma place, combattre les infidèles ; il n’en est point revenu. C’était le devoir d’un homme qui avait acquis de l’expérience et qui ne pouvait être corrompu par la mauvaise compagnie des galères. Mais jeter ainsi des enfants dans les griffes du démon, cela déchire mon âme, et… j’avouerai ma faiblesse, si c’en est une, je ne me sens pas le courage ni l’orgueil d’envoyer ma propre chair et mon propre sang au milieu du danger de la corruption de la guerre et du mauvais exemple, comme au jour où mon courage était égal à la force de mon bras. Rendez-moi donc mon enfant, jusqu’à ce que ma vieille tête repose sous les sables ! et jusque-là, avec l’aide de saint Antoine et les conseils qu’un pauvre homme peut donner, j’affermirai sa raison, et je lui donnerai assez de force pour résister aux vents contraires qui pourraient souffler sur sa barque. Signori, vous