Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/189

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vail constant de dix siècles, parsemaient les lagunes, surchargées du groupe de quelques édifices monastiques, ou rendues pittoresques par les toits modestes d’un hameau de pêcheurs. Ni le bruit de la rame, ni le rire de la joie, ni le chant harmonieux, ni le déploiement des voiles, ni la grosse gaieté des mariniers n’interrompaient le silence. Sur le premier plan tout était revêtu du charme de la nuit ; dans le lointain tout annonçait la solennité de la nature paisible. La ville et les lagunes, le golfe et les Alpes sourcilleuses, les plaines interminables de la Lombardie, et l’azur du firmament, tout jouissait du même repos solennel.

Tout à coup parut une gondole. Elle sortait des canaux de la ville, et glissait sur le vaste sein de la baie sans faire plus de bruit que la marche imaginaire d’un esprit. Un bras nerveux et expérimenté en guidait le mouvement, qui était continu et rapide ; sa vitesse indiquait combien était pressé celui qui la conduisait ; il la dirigeait vers l’Adriatique, gouvernant entre une des issues les plus méridionales de la baie et l’île bien connue de San-Giorgio. Pendant une demi-heure les efforts du gondolier ne se ralentirent pas. Il tournait souvent la tête, comme s’il eût craint d’être poursuivi, et puis regardait au loin sur l’étendue des flots, comme cherchant avec une vive attente un objet encore invisible. Quand il eut mis un espace considérable entre lui et la ville, il laissa reposer ses rames et parut exclusivement occupé de sa recherche.

Enfin un point noir se montra sur les flots. La rame du gondolier fit alors jaillir l’onde derrière lui, et sa barque glissa de nouveau en changeant de direction, comme s’il ne lui restait plus aucune indécision. Ce point noir s’agita à la clarté de la lune, jusqu’à ce qu’il eût pris la figure d’une barque. Le gondolier cessa une seconde fois de ramer, et il se pencha en avant, fixant ses regards avec attention sur cet objet encore mal défini, comme s’il eût voulu appeler tous ses sens au secours de sa vue. En ce moment les doux sons d’un chant éloigné traversèrent les lagunes. La voix était faible et même tremblante, mais elle avait cette mélodie et cette exacte exécution qui appartiennent si particulièrement à Venise. C’était l’homme de la barque encore éloignée qui chantait une chanson de pêcheur. Toutes les notes en étaient pleines de douceur, et les intonations plaintives et mélancoliques. L’air était connu de tous ceux qui maniaient une rame sur les canaux, et familier aux oreilles de celui qui l’écoutait ; il attendit la fin