Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/195

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une vie si misérable ! Le bon grain est tombé sur le rocher, car ce pauvre jeune homme a le cœur affectueux. Faut-il qu’il soit réduit à vivre du salaire du meurtre !

La gondole, qui continuait à s’approcher, attira alors toute l’attention du vieillard. Elle avançait rapidement vers lui, conduite par six vigoureux rameurs, et ses yeux se tournèrent avec inquiétude du côté vers lequel le fugitif s’était dirigé. Jacopo, avec une promptitude d’instinct qu’il devait à la nécessité et à une longue pratique, avait pris une direction qui le mettait sur la même ligne qu’une de ces raies brillantes que la lune traçait sur l’eau, et qui, en éblouissant l’œil, empêchaient de distinguer les objets qui se trouvaient sur toute sa largeur. Quand le pêcheur vit que le Bravo avait disparu, il sourit et se sentit plus à l’aise.

— Oui, qu’ils viennent ici ! dit-il ; cela donnera plus de temps à Jacopo. Je ne doute pas que le pauvre diable, depuis qu’il a quitté le palais, n’ait frappé quelque coup que le Conseil ne lui pardonnera point. Il n’a pu résister à la vue de l’or ; et il a offensé ceux qui ont eu si longtemps de la patience avec lui. Dieu me pardonne d’avoir eu des liaisons avec un tel homme ! Mais quand le cœur est dans l’affliction, il deviendrait sensible même à la pitié d’un chien. Peu de gens se soucient de moi maintenant, sans quoi l’amitié de gens comme lui ne m’aurait jamais fait grand plaisir.

Antonio cessa de parler, car la gondole de l’État arrivait en ce moment avec grand bruit près de sa barque, et quelques coups de rames donnés en sens inverse la firent arrêter sur-le-champ. L’eau bouillonnait encore quand un individu passa de la gondole sur la barque du pêcheur, et le premiers de ces deux esquifs s’éloignant sur-le-champ à quelques centaines de pieds, y resta stationnaire.

Antonio regarda ce mouvement en silence et avec curiosité. Quand il vit les gondoliers se reposer sur leurs rames, il jeta de nouveau un regard à la dérobée dans la direction qu’avait prise la barque de Jacopo, et, voyant qu’il n’y avait rien à craindre pour lui, il reçut son nouveau compagnon avec assurance. La clarté de la lune lui permit de distinguer le costume et l’aspect d’un carme déchaussé. Celui-ci semblait encore plus confondu que le pêcheur de la rapidité de ce qui venait de se passer et de la nouveauté de sa situation. Cependant, malgré sa confusion,