Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/285

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doles marchait celle qui contenait les restes d’Antonio. Le canal, s’élargissant en approchant du port, permettait aux rayons de la lune de tomber sur les traits livides du vieux pêcheur, qui conservait l’expression qu’avaient dû vraisemblablement leur donner les dernières pensées d’un homme périssant d’une mort si soudaine et si terrible. Le carme, la tête nue, les mains jointes, le cœur plein de dévotion, et son froc blanc agité par le vent, était debout aux pieds du corps, la tête penchée sur sa poitrine. Un seul gondolier conduisait cette barque, et l’on n’entendait d’autre bruit que celui des rames frappant l’eau lentement et avec régularité. Cette procession silencieuse s’avança ainsi pendant quelques minutes, et alors on entendit la voix tremblante du moine psalmodier les prières pour les morts. Les pêcheurs chantaient à leur tour les répons d’une manière qui doit être familière à toute oreille qui a entendu de pareils chants en Italie ; car dans ce siècle d’obéissance à la discipline de l’église romaine, peu d’entre eux ignoraient ces rites solennels. Le doux murmure de l’élément que fendaient les barques formait une sorte d’accompagnement, et mille figures curieuses et inquiètes garnissaient les balcons, pendant que le cortège funéraire s’avançait lentement.

La grande gondole de la république était remorquée, au centre de la masse mouvante, par une cinquantaine de barques, car les pêcheurs n’avaient pas voulu abandonner leur prise ; cette procession solennelle entra ainsi dans le port, et aborda au quai, à l’extrémité de la Piazzetta. Tandis qu’une foule de mains s’empressaient d’aider à porter à terre le corps d’Antonio, les cris qui se levèrent au centre du palais ducal annoncèrent que ceux de leurs compagnons qui étaient venus par les rues étaient déjà dans la cour.

Les places de Saint-Marc offraient alors un nouveau tableau. La belle église d’un genre oriental, avec son architecture riche et massive, le Campanile gigantesque, les colonnes de granit, les mâts de triomphe, tous ces traits particuliers et remarquables qui avaient été témoins de tant de scènes de violence et de réjouissances, de deuil et de gaieté, s’y voyaient encore, défiant le temps, magnifiques et vénérables, en dépit des scènes variées que les passions humaines jouaient tous les jours dans cette enceinte ; mais les chants, les plaisanteries, la gaieté avaient cessé. Les lumières des cafés avaient disparu. Les amis du plaisir s’étaient