Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/291

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— On fait courir bien des sots bruits sur le plaisir et le déplaisir de Saint-Marc. Mais si l’on veut croire tout ce qu’on débite sur les affaires de cette nature, les criminels sont noyés, non dans les lagunes, mais dans le canal Orfano.

— C’est vrai, Excellence, et il nous est défendu d’y jeter nos filets, sous peine d’aller dormir au fond avec les anguilles.

— C’est une raison de plus pour croire que la mort de ce vieillard a été causée par quelque accident. — Y a-t-il quelque marque de violence sur son corps ? Quoique l’État puisse à peine s’occuper d’un homme comme lui, quelqu’un peut avoir eu contre lui de mauvais desseins. — A-t-on examiné son corps ?

— Excellence, c’était bien assez de jeter un homme de son âge au fond des lagunes. Le bras le plus vigoureux de venise n’aurait pu s’en tirer.

— On peut avoir usé de violence envers lui dans quelque querelle, et les autorités compétentes doivent en informer. — Mais j’aperçois un carme. — Mon père, savez-vous quelque chose de cette affaire ?

Le moine s’efforça de répondre, mais la voix lui manqua. Il jeta autour de lui des regards égarés, car toute cette scène lui semblait n’être qu’un rêve effrayant de son imagination. Il croisa les bras sur sa poitrine, et parut se mettre en prière.

— Tu ne réponds pas, mon frère ? dit le doge, qui avait été aussi trompé que qui que ce fût par le ton naturel et indifférent de l’inquisiteur. Où as tu trouvé ce corps ?

Le père Anselme expliqua brièvement la manière dont il avait été mis eu réquisition par les pêcheurs.

À côté du prince était un jeune patricien qui n’avait en ce moment d’autre rang dans l’État que celui qui appartenait à sa naissance. Trompé comme les autres par le ton de celui qui connaissait seul la cause véritable de la mort d’Antonio, un louable sentiment d’humanité lui inspira le désir de s’assurer que le vieux pêcheur n’avait pas été victime d’un acte de violence.

— J’ai entendu parler de cet Antonio, dit ce jeune homme, nommé le sénateur Soranzo, et doué par la nature de qualités qui sous toute autre forme de gouvernement en auraient fait un philanthrope. J’ai appris ses succès dans la regatta. N’avait-il pas pour compétiteur le bravo Jacopo ?

Un murmure sourd se fit entendre dans la foule.