Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/344

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les affaires publiques trouvait une voix comme le plus hardi bourgeois d’une ville libre.

Mais la journée se passa sans que les citoyens de Venise fussent détournés de nouveau de leurs occupations. On continua les prières des morts avec peu d’interruption, et l’on dit des messes devant les autels d’une moitié des églises pour le repos de l’âme du pêcheur. Ses camarades, encore un peu défiants, mais dont l’amour-propre était satisfait, surveillaient les cérémonies d’un œil jaloux. Avant la fin de la soirée, ils s’étaient de nouveau rangés parmi les plus humbles serviteurs de l’oligarchie ; car l’effet de cette espèce de pouvoir est d’apaiser par ses flatteries les mécontentements que cause son injustice. Tel est l’esprit humain : l’habitude de la soumission produit un sentiment de respect profond, quoique factice, qui inspire à ceux qui se trouvent sous son influence une espèce de gratitude toutes les fois que leurs supérieurs descendent du théâtre de leur grandeur et confessent qu’ils partagent les faiblesses humaines.

La place de Saint-Marc se remplit à l’heure habituelle, les patriciens désertèrent le Broglio comme à l’ordinaire, et la gaieté fut à son comble, avant que l’horloge eût sonné la seconde heure de la nuit. Des gondoles remplies de nobles dames parurent sur les canaux. On releva les jalousies des palais pour y laisser entrer la brise de mer, et les sons de la musique commencèrent à se faire entendre dans le port, sous les ponts et sous le balcon des belles. Le cours des plaisirs ne pouvait être interrompu par la seule raison que l’innocent n’avait point été vengé.

Il y avait alors comme maintenant sur le grand canal plusieurs palais d’une magnificence presque royale. Le lecteur a déjà fait connaissance avec un ou deux de ces splendides édifices, et nous allons maintenant le conduire en imagination dans un autre. La construction particulière de Venise, conséquence de sa position au milieu des eaux, donne la même apparence à toutes les riches habitations de cette ville. La demeure dans laquelle le fil de cette histoire conduit nos pas avait sa porte d’eau, son vestibule, son escalier massif en marbre, sa cour intérieure, sa magnifique suite d’appartements, ses tableaux, ses lustres, ses planchers composés de marbres précieux comme tous ceux que nous avons jugé nécessaire de dépeindre.

Il était dix heures du soir. Une famille peu nombreuse, mais