Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/372

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mener. Ils prirent des chemins détournés qui finirent par aboutir à la prison. Le père Anselmo fut introduit dans l’appartement du geôlier, et son compagnon lui dit d’attendre qu’il vînt le chercher.

Le fil de notre histoire nous conduit maintenant dans le sombre cachot où Jacopo avait été enfermé après son interrogatoire devant le Conseil des Trois. Il y avait passé la nuit comme les autres individus placés dans une situation semblable. Au point du jour, le Bravo parut devant ceux qui ostensiblement remplissaient à son égard les fonctions de juges. Nous disons ostensiblement, car la justice n’est jamais pure sous un système dans lequel ceux qui gouvernent ont un intérêt distinct de celui des gouvernés ; puisque, dans tous les cas où il s’agit de l’ascendant des autorités existantes, l’instinct de l’intérêt personnel influe aussi certainement sur leurs décisions que celui de la vie porte l’homme à fuir le danger. Si tel est le fait dans des pays soumis à un gouvernement plus doux, le lecteur en croira aisément l’existence dans un État comme celui de Venise. Comme on peut l’avoir prévu, ceux qui étaient chargés de juger Jacopo avaient reçu leurs instructions, et s’il fut mis en jugement, ce fut plutôt une concession faite aux apparences qu’un hommage rendu aux lois. Toutes les formes d’usage furent remplies ; des témoins furent interrogés ou censés l’avoir été, et l’on eut soin de faire courir dans la ville le bruit que les tribunaux étaient enfin occupés à décider du sort de cet homme extraordinaire à qui il avait été permis si longtemps d’exercer impunément sa profession sanguinaire dans le centre même des canaux. Pendant la matinée les citadins crédules se racontaient les uns aux autres les divers assassinats qui lui avaient été imputés depuis trois ou quatre ans. L’un citait un étranger dont le corps avait été trouvé près des maisons de jeu fréquentées par la plupart de ceux qui venaient à Venise. Un autre rappelait le destin d’un jeune noble qui avait succombé sous le poignard d’un assassin sur le Rialto même. Un troisième donnait les détails d’un meurtre qui avait privé une mère de son fils unique, et la fille d’un patricien de l’objet de son amour. De cette manière, et chacun contribuant à son tour à grossir la liste, un petit groupe assemblé sur le quai compta jusqu’à vingt-cinq individus à qui l’on supposait que le stylet de Jacopo avait arraché la vie, sans y comprendre cette victime de sa vengeance à