Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/96

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main de Jacopo a passé par là. Signor Roderigo, vos canaux sont des tombes fort commodes pour les morts subites !

— Il me semble qu’il y a contradiction dans ce que vous dites ! Tu donnes, comme preuve de la main qui a commis le crime, la sûreté du coup ; puis tu affirmes que les canaux engloutissent les victimes. Tu es injuste envers ce Jacopo ; serait-il par hasard un homme calomnié ?

— On peut calomnier un prêtre, car les prêtres sont des chrétiens obligés de conserver une bonne réputation pour l’honneur de l’Église ; mais proférer une injure contre un Bravo, ce serait une chose impossible, même à la langue d’un avocat. Qu’importe que la main soit d’un rouge plus ou moins foncé, lorsqu’on y voit du sang ?

— Tu dis vrai, répondit le prétendu Roderigo en laissant échapper un soupir pénible : il importe peu à celui qui est condamné que la sentence ait été prononcée pour un ou plusieurs crimes.

— Croirais-tu, Roderigo, que ce même argument m’a rendu moins scrupuleux sur le fret que je suis obligé de transporter dans notre commerce secret ? Je me dis à moi-même : Honnête Stefano, tu es si avant dans les affaires du sénat que tu n’as pas besoin d’être si délicat sur la qualité de la marchandise. Ce Jacopo a un œil et une mine renfrognée qui le trahiraient quand il serait dans la chaire de Saint-Pierre ! Mais ôte donc ton masque, signor Roderigo, afin que la brise de mer rafraîchisse tes joues ; il est temps qu’il n’y ait plus de mystère entre deux vieux amis.

— Mon devoir envers ceux qui m’envoient me le défend ; sans cela, j’aimerais à me découvrir devant toi, maître Stefano.

— Eh bien ! malgré ta prudence, rusé signore, je parierais les dix sequins que tu as à me payer, qu’en allant demain au milieu de la foule, sur la place Saint-Marc, je te reconnais et t’appelle par ton nom sans me tromper. Tu ferais aussi bien de te démasquer, car je t’assure que tu m’es aussi bien connu que les vergues latines de ma felouque.

— Alors il est inutile que je me démasque. Il y a en effet certains signes auxquels des gens qui se rencontrent si souvent doivent se reconnaître.

— Tu as un bon visage, Signore, et tu n’as pas besoin de le cacher. Je t’ai remarqué parmi les promeneurs quand tu croyais