Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/135

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« Vous semblez croire, y disais-je, que je réserve le collier pour la personne qui peut devenir ma femme. J’avoue que telle était mon intention dans l’origine ; et c’était pour moi une douce illusion de penser que des perles que j’avais retirées de la mer de mes propres mains, seraient portées un jour par une personne qui me serait si chère. Mais, Lucie, ce n’était qu’une illusion en effet, et elle s’est évanouie. Je ne me marierai jamais. Je sais qu’une pareille déclaration dans la bouche d’un jeune homme de vingt-trois ans fait sourire plus souvent qu’elle ne persuade ; mais je ne parle pas ainsi, sans une profonde conviction. Celle que j’espérai un jour de décider à accepter ma main, quelque amitié qu’elle ait pour moi, n’éprouve pas les sentiments plus tendres que j’aurais été si heureux et si fier d’inspirer. Les circonstances qui nous ont rapprochés l’ont portée sans doute à voir en moi plutôt un frère qu’un amant, et, pendant ce temps, ses affections se concentraient sur un autre. Je ressemble, sous ce rapport du moins, à ma pauvre sœur, et, pas plus qu’elle, je ne changerai. D’une constitution plus forte et plus énergique, je pourrai résister plus longtemps ; mais je sens que je ne saurais aimer deux fois comme j’ai aimé, comme j’aimerai toujours. Mais pourquoi vous ennuyer de ces réflexions ? Je sais que vous n’accepterez jamais le collier, — vous pourtant si empressée à me donner votre dernière pièce d’or, quand je n’avais rien, et j’ai accepté, moi ! Mais enfin n’en parlons plus. Je n’ai pas le droit de vous importuner du récit de mes peines, surtout quand je sais à quel point la perte que nous venons de faire déchire déjà votre cœur. »

J’avouerai qu’en écrivant ces lignes, je croyais faire une sorte de demi-déclaration à Lucie, ou du moins lui en dire assez pour lui laisser entrevoir le véritable état de mon cœur. Ce ne fut qu’une semaine plus tard que, réfléchissant à ce que j’avais écrit, je fus frappé de l’idée qu’il n’y avait pas un mot qui ne pût s’appliquer tout aussi bien à Émilie Merton qu’à Lucie Hardinge. Des circonstances particulières m’avaient placé dans des rapports d’étroite intimité avec la jeune Anglaise, et elles pouvaient avoir produit les résultats dont je parlais. Nous pensions tous qu’Émilie avait donné son cœur à Rupert, qui avait su se faire aimer d’elle pendant mon absence. Lucie avait trop de modestie et de défiance d’elle-même pour ne pas chercher ailleurs qu’en elle-même l’original de mon portrait.

Ces lettres m’occupèrent longtemps. J’aurais voulu prolonger