Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/170

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


n’avaient pas le droit, dans les circonstances ou nous nous trouvions placés, de consommer aucune partie des provisions de l’Aurore, tant qu’un arrêt en bonne forme n’avait pas légitimé la conduite de lord Harry Dermond. Mais j’avais voulu être généreux ; le cuisinier avait reçu des ordres en conséquence, et le repas qui nous fut servi fut très-convenable.

Sennit se mit sur-le-champ à l’œuvre avec ardeur. Quant à moi, sous prétexte de chercher de meilleur sucre que celui qu’on avait mis sur la table, je glissai secrètement à Neb trois bouteilles d’eau-de-vie, en lui disant à l’oreille d’en donner une à l’aide-master, et les deux autres au reste de l’équipage. Cette libéralité pouvait s’expliquer par tant de motifs, tels que le désir de nous concilier leurs bonnes grâces, etc., que je n’avais pas à craindre qu’elle parût suspecte à ceux qui allaient en profiter.

Sennit, Marbre et moi, nous tînmes table pendant une grande heure. Sennit se versait du vin sans scrupule, mais il ne voulut point accepter d’eau-de-vie. Comme je lui en avais vu prendre deux ou trois verres précédemment, je restai convaincu que sa sobriété actuelle lui était dictée par la prudence, et je sentis la nécessité de redoubler de précautions. Enfin le lieutenant parla du « pauvre diable qui se morfondait sur le pont, » et Marbre fut envoyé pour prendre sa place. Dès que Diggins parut dans la chambre, je reconnus que l’eau-de-vie avait déjà fait son effet, et je tremblai que son supérieur ne s’en aperçût. Mais dans ce moment Sennit caressait trop amoureusement les contours d’une bouteille de madère, pour remarquer si le nouveau venu avait bu quelques coups de trop.

Enfin il en fut de ce mémorable souper comme de toutes les choses de ce monde ; il finit, et nous montâmes tous ensemble sur le pont, laissant à Neb et au cuisinier le soin de faire disparaître les restes. Il faisait nuit alors, quoique les étoiles répandissent leur douce clarté sur la surface onduleuse de la mer. Le vent s’était un peu modéré, et la nuit semblait devoir se passer sans grande fatigue pour l’équipage, Diggins ayant fait serrer quelques bonnettes avant de descendre.

Quand des marins arrivent sur le pont, il est rare que la conversation ne subisse pas une interruption, chacun étant occupé a examiner le temps et la position du bâtiment. Sennit et moi, nous nous séparâmes pour faire nos observations à loisir. Marbre rendit le commandement du pont à Diggins, et se promena seul, tandis que Neb et le cuisinier, occupés à relaver la vaisselle, faisaient en-