Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/242

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souin dans l’abîme, et tout fut englouti. Je ne sus jamais la cause de ce désastre ; mais, cinq minutes après, nous passions sur la place même où nous l’avions vu, et je ne pus découvrir même un anspect à la surface, quoique je regardasse de tous côtés, avec l’anxiété la plus vive, dans l’espoir de sauver au moins quelque malheureux.

À midi précis, notre petit hunier tomba des garcettes ; les attaches partirent l’une après l’autre, et toute la voile flotta à la dérive ; cette immense pièce de toile, balancée par le vent, donna de telles secousses au mât de misaine, qu’elle faillit le renverser ; cela dura trois minutes environ, et alors, avec un bruit semblable à celui d’un coup de canon, la voile se déchira en mille pièces. Dix minutes plus tard, notre grand hunier partait ; ce fut en quelque sorte le corps de la voile qui nous quitta, car la ralingue, les écoutes, les empointures et les garcettes restèrent en place, la toile s’étant déchirée d’un seul coup aux quatre extrémités de la voile. Les expressions me manquent pour décrire la scène qui suivit ; cette toile fut emportée en avant, et s’accrocha à la hune de misaine, où elle resta déployée, retenue par la hune, les trélingages, les agrès et autres obstacles ; c’était la plume qui fait plier le dos du chameau. Toutes les chevilles du mât de misaine se détachèrent ou furent brisées successivement, avec une détonation terrible, et alors tout ce qui en dépendait, depuis le pont jusqu’en haut, tomba sur l’avant ; le grand mât de hune fut entraîné par cette secousse terrible, et le mât de perruche éprouva le même sort. L’encombrement de tant d’agrès sur l’avant du navire, pendant que les mâts de l’arrière étaient encore debout, fit retourner l’Aurore de poupe à proue, malgré la manière dont Marbre maniait la roue, et elle fit chapelle ; en même temps, une lame énorme se dressait contre elle, balayait le pont, et enlevait jusqu’à la chaloupe et à la cambuse. Neb, en ce moment, était dans la chaloupe à chercher quelque cordage, et la dernière fois que j’aperçus le pauvre diable, il était debout au moment où l’embarcation était lancée par une vague au-dessus du bord et entraînée dans l’abîme. Diogène était alors à la cuisine à préparer les modestes aliments qu’il allait nous servir ; sans doute il s’était cramponné à la cambuse, comme à l’objet le plus solide qui fût près de lui, et il fut emporté avec elle à la mer, et ne reparut jamais. Marbre était au gouvernail, et il put se maintenir en place, quoiqu’il eût de l’eau jusqu’aux épaules. Quant