Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/249

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bien que la nourriture substantielle que je venais de prendre. Quand je me relevai, c’était avec des sentiments d’espérance, que je cherchai à réprimer, tant ils me semblaient extravagants. Je me figurais que ma pauvre sœur abaissait sur moi ses regards du haut du ciel, et qu’elle offrait elle-même le tribut de ses prières en faveur du frère qu’elle avait si tendrement aimé. Je commençai à moins sentir mon isolement, et l’ouvrage avança davantage par suite de ces relations mystérieuses que j’établissais avec les âmes des personnes que je regrettais, et que j’évoquais pour ainsi dire autour de moi.

La draille du petit foc ayant été brisée dans le démâtage du mât de misaine, la première mesure que je pris fut de la frapper à la tête du grand mât au moyen d’un autre bout de corde. Je passai ensuite la drisse, et je déployai le foc, ce qui me prit deux grandes heures. Sans doute cette voile n’était pas très-bien établie, mais c’était la seule voilure que je pusse avoir du côté de l’avant. Je mis alors la barre au vent, et l’Aurore put marcher vent arrière. Puis je larguai la brigantine et filai les écoutes. Par ces moyens, et grâce à l’impulsion de la brise, je réussis à faire route à raison de trois nœuds par heure en portant un peu au nord, seule direction dans laquelle je pouvais espérer de retrouver mon pauvre ami. La dérive des débris avait dû être d’un nœud par heure, et en tenant compte de celle du bâtiment, ils devaient être en ce moment à douze milles à peu près sous le vent de l’Aurore. Comme le bâtiment pouvait alors aller tout seul, surtout avec une marche aussi lente que celle que j’étais obligé de suivre, je réunis quelques aliments, et, prenant une longue-vue, je montai à la grande hune pour dîner et pour examiner l’Océan.

Que les heures que j’y passai furent pénibles ! Pas un objet quelconque ne se montrait sur l’immense surface des eaux. Les oiseaux mêmes et les poissons semblaient m’avoir abandonné à ma solitude. Je restai en vigie tant que mes mains purent soutenir la longue-vue, tant que mes yeux purent regarder. Heureusement la brise se maintenait, quoique la mer commençât à tomber d’une manière sensible. L’Aurore faisait bien encore quelques embardées, mais à tout prendre elle tenait assez bien en route ; néanmoins, à mesure que la journée avançait, le vent faiblit, et sa vitesse fut diminuée de moitié.

Enfin je redescendis pour examiner comment les choses se passaient en bas. En sondant les pompes, je trouvai dix pieds d’eau dans