Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/292

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histoire ; mais nous résolûmes de nous embarquer à bord de quelque navire américain, et de payer notre passage en nous rendant utiles. Après avoir cherché quelque temps, la nécessité nous força d’entrer dans le premier navire qui s’offrit à nous : c’était un bâtiment de Philadelphie appelé le Schuilkill, à bord duquel je fus reçu comme second lieutenant, et Marbre et Neb comme matelots du gaillard d’avant. Personne ne nous questionna sur le passé. Nous nous étions promis de faire notre service sans révéler qui nous étions. Et, en effet, on ne sut jamais que nos noms, mais pas un mot de nos aventures.

Je trouvai un peu dur de redescendre d’autant de degrés l’échelle sociale ; mais j’avais fait mon apprentissage de trop bonne heure et avec trop de soin pour ne pas m’acquitter de mes nouvelles fonctions à mon honneur ; et, avant que le bâtiment eût mis à la voile, le premier lieutenant ayant été renvoyé pour ivrognerie, je pris sa place. Marbre me succéda ; et pendant les cinq mois qui suivirent, les choses allèrent assez bien ; je dis cinq mois, car avant de retourner aux États-Unis, le bâtiment alla en Espagne prendre une cargaison de barilles qu’il porta à Londres, où il prit du fret pour Philadelphie. Nous ne fûmes pas très-contents de lire notre histoire dans les journaux anglais avec une foule d’exagérations et de broderies. Mais elle fut bien vite oubliée dans cette foule de nouvelles qui se succédaient à chaque instant à cette époque si mémorable de l’histoire.

Néanmoins ce fut avec un véritable bonheur que je quittai l’Angleterre et que je remis à la voile pour mon pays. Ma paie m’avait permis, ainsi qu’à Marbre et à Neb, de m’équiper des pieds à la tête, et en partant pour Philadelphie j’avais du moins une garde-robe convenable. C’était tout ce qui me restait d’un bâtiment et d’une cargaison qui pouvait valoir de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mille dollars.

La traversée fut très-longue, mais enfin nous atteignîmes le cap Delaware. Le 7 septembre 1804, lorsqu’il ne s’en fallait que de quelques semaines que je n’eusse vingt-trois ans, je débarquai sur les quais de ce qu’on appelait la plus grande ville des États-Unis, ne possédant plus rien, mais conservant toute mon énergie. Nous restâmes quelques jours pour décharger la cargaison, et alors nous fûmes congédiés. Neb, qui avait passé à bord du Schuilkill pour un