Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/357

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cain, dès qu’il veut se livrer à la spéculation, se lance dans l’avenir. Cet avenir promet beaucoup et peut, jusqu’à un certain point, justifier ce travers. Prenons garde néanmoins de n’y trouver que le désappointement.

Mais c’est depuis que nous avons passé l’un et l’autre l’âge de cinquante ans, que Lucie est devenue pour moi la plus chère et la plus précieuse compagne. L’air n’est pas plus pur que son âme, et toutes les fois que j’ai besoin de conseil, d’appui, de consolation, c’est à elle que je m’adresse avec une confiance qui n’a jamais été trompée. À mesure que nous approchons du terme de la carrière, je m’aperçois que ma femme se détache graduellement des liens de ce monde, son amour pour son mari et pour ses enfants excepté, — et qu’elle fixe ses regards sur un monde futur. En accomplissent ainsi la grande fin de son existence, il ne se mêle à sa dévotion rien d’outré ni d’exclusif, rien qui sente le bigotisme, ni qui la rende étrangère aux affections ou aux devoirs de cette vie. Ma famille, comme celle qui en est l’âme, a toujours été profondément imbue de sentiments religieux ; mais c’est la religion sous son aspect le plus agréable, sans aucune teinte de puritanisme, et sans que d’innocents plaisirs y soient confondus avec le péché. C’est en même temps la famille la plus gaie des environs, et cela, je le crois du fond du cœur, parce que, indépendamment des bienfaits dont elle est redevable à Dieu, elle sait faire une juste distinction entre les défenses que la parole de Dieu a prononcées et celles qui n’ont jamais existé que dans l’imagination malade de quelques théologiens exaltés. Le grand mérite de Lucie, c’est d’avoir gravé dans le cœur de mes enfants le sentiment le plus profond de leurs devoirs, en même temps qu’elle les préservait de ces exagérations et de ces grimaces qui ne seront jamais la véritable piété.

Quelques-uns de mes lecteurs peuvent être curieux de savoir comment le temps nous a traités, nous autres vieilles gens, car nous sommes vieux à présent, il faut bien le reconnaître. Quant à moi, je jouis d’une verte vieillesse, et je parais, je crois, dix ans de moins que mon âge. J’attribue ce résultat à la tempérance et à l’exercice. Lucie conserva sa beauté, et même une certaine fraîcheur, jusqu’à près de cinquante ans. Je la trouve encore très-bien aujourd’hui ; et Neb, quand il est dans ses accès de flatterie, l’appelle sa « belle vieille maîtresse. »