Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/82

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Pourquoi Neb exprimait-il tant de regret d’avoir jamais été sur mer ! Je ne pouvais me l’expliquer qu’en supposant qu’il s’imaginait que, si je n’avais pas été absent, Grace ne serait pas tombée malade.

En approchant de la maison, je ne rencontrai personne. Les hommes étaient tous allés à l’église, et on les apercevait de loin, dispersés le long de la route, sans se livrer à aucun de ces transports involontaires qui échappent si souvent aux nègres insouciants. Mais c’était l’heure ou quelques-unes des négresses étaient dans l’habitude d’étaler leurs charmes au soleil, et leurs belles toilettes d’été à leurs admirateurs, et aucune ne paraissait : le devant de la maison, la pelouse, les cours, tout était vide. C’était d’un sinistre augure ; et, attachant la bride de mon cheval à un poteau, je courus vers la partie des bâtiments qu’habitait Grace.

En entrant dans le corridor qui conduisait à l’appartement de ma sœur, j’eus explication de cette solitude qui m’avait effrayé. Six à sept négresses étaient agenouillées près de la porte, et je pouvais entendre la voix de Lucie lisant d’un ton lent et solennel quelques-unes des prières et des oraisons qu’on récite près des mourants. Jamais cette voix, naturellement si mélodieuse, ne m’avait paru si douce et si touchante. La moindre inflexion se faisait entendre, et l’on sentait, à la sainte émotion avec laquelle chaque syllabe s’échappait du cœur, que la chère et pieuse créature se mettait réellement en présence de l’Être qu’elle invoquait. Qu’on dise que les formes de la liturgie diminuent la ferveur de la prière ! Il peut en être ainsi pour ceux qui sont tellement concentrés en eux-mêmes quand ils se mettent en rapport avec Dieu, qu’il faut que leurs pensées revêtent leur langage, tout uniforme, tout incohérent qu’il puisse être, pour s’exhaler en prières. Oui, mais ne devrait-on pas réfléchir que, quand on prie en commun, ces pieuses improvisations qui s’adressent à tous ceux qui écoutent, peuvent produire des résultats tout autres que ceux qu’on en attend ? Aujourd’hui, — qu’on permette cette réflexion à un vieillard qui a vécu, et qui espère mourir dans le sein de l’église anglo-américaine, — aujourd’hui, que le christianisme ne semble que trop souvent dégénérer en querelles de sectes, oubliant la première des vertus, la charité, je ne puis me rappeler cette scène solennelle, sans me demander s’il est quelqu’un au monde qui ayant entendu, comme moi, Lucie réciter la prière que le Christ enseigna lui-même à ses disciples, eût pu croire un instant