Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 27, 1847.djvu/161

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mon devoir de me trouver au milieu des miens et de leur faire entendre quelques bons conseils. Rien n’est plus éloigné de mes idées de convenance que de voir un prêtre se mêler à ce qui touche en général aux affaires politiques ; mais ici, c’est une affaire de morale, et le ministre de Dieu ne doit pas se tenir à l’écart quand un mot peut empêcher quelques frères chancelants de tomber dans le péché. Cette dernière considération me conduit au milieu d’une scène que j’aurais sans cela volontiers évitée.

Tout cela peut être fort bien, me dis-je en moi-même, mais que va faire sa fille dans un pareil endroit ? Est-ce que l’esprit de Mary Warren ne serait pas au-dessus des esprits ordinaires ? et peut-elle trouver du plaisir à entendre des prédications de ce genre, et à se rendre à des meetings publics ? Il n’y a pas de meilleure preuve d’une bonne éducation, que le soin qu’on prend d’éviter tout contact avec des gens dont les goûts et les principes ne sont pas à notre niveau ; et cependant voilà une jeune personne pour laquelle je ressentais déjà de l’amour, qui s’en va vers le village pour entendre un prédicateur ambulant débiter des sornettes sur l’économie politique, enfin pour voir et être vue ! Je me sentis étrangement contrarié, et j’aurais volontiers donné la meilleure ferme de ma propriété pour qu’il en fût autrement. Mon oncle eut probablement la même pensée que moi, d’après la remarque qu’il fit.

— Et la jung frau va-t-elle aussi foir les Indgiens, pour leur persuader qu’ils sont très-méchants ?

La figure de Mary m’avait semblé un peu pâle lorsqu’elle nous rencontra. Elle devint alors pourpre ; sa tête s’inclina même un peu, et elle jeta sur son père un regard tendre et inquiet.

— Non, non dit vivement M. Warren ; cette chère enfant en s’aventurant dans un tel endroit, fait violence à tous ses sentiments excepté un. Sa piété filiale l’a emporté sur ses craintes et ses goûts, et, lorsqu’elle a su que je voulais y aller, aucun de mes arguments n’a pu la persuader de rester à la maison. J’espère qu’elle n’aura pas lieu de s’en repentir.

De vives couleurs brillaient encore sur la figure de Mary ; mais elle parut heureuse de voir que ses véritables motifs étaient si bien appréciés ; je la vis même sourire quoiqu’elle restât muette. Mes propres sentiments éprouvèrent aussi une soudaine révolution. Je n’avais plus besoin de lui demander ces goûts et ces incli-