Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 27, 1847.djvu/176

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Mais bientôt mon attention fut vivement éveillée, lorsque l’orateur vint à me prendre personnellement pour sujet de son éloquence. Il est rare qu’un homme trouve l’occasion que j’avais alors d’entendre retracer son caractère et analyser ses plus secrètes pensées. En premier lieu, l’auditoire apprit que « le jeune Hughes Littlepage n’avait rien fait sur cette terre qu’il appelait avec orgueil, et comme un noble européen, son domaine. La plupart d’entre vous, mes concitoyens, peuvent montrer leurs mains durcies et rappeler les étés brûlants pendant lesquels vous avez labouré et embelli ces délicieuses prairies ; voilà vos titres à la propriété. Mais Hughes Littlepage n’a jamais dans sa vie fait une journée de travail ; non, mes concitoyens, jamais il n’a eu cet honneur, jamais il ne l’aura, jusqu’à ce que, par un juste partage de ce qu’il appelle aujourd’hui sa propriété, vous le réduisiez à la nécessité de labourer pour recueillir les moissons qu’il prétend consommer.

« Où est aujourd’hui ce Littlepage ? à Paris, dissipant en débauches, suivant les beaux exemples de l’aristocratie le fruit de vos fatigues. Il vit au sein de l’abondance, tandis que vous et les vôtres vous vous nourrissez des sueurs de vos fronts. Il n’est pas homme, lui, à se contenter d’une cuiller d’étain ou d’une fourchette de fer ! non, mes amis ! Il lui faut une cuiller d’or pour quelques-uns de ses mets, et vous aurez peine à le croire, francs et simples républicains que vous êtes, mais ce n’en est pas moins vrai, il lui faut des fourchettes d’argent ! mes compatriotes ; Hughes Littlepage ne voudrait pas approcher son couteau de ses lèvres, comme vous le faites, comme je le fais, comme le font de francs et simples républicains, non, cela l’étranglerait ; il se réserve des fourchettes d’argent pour toucher ses lèvres sacrées. »

Ici il y eut une tentative pour exciter des applaudissements, mais le coup manqua. Les habitants de Ravensnest avaient été accoutumés toute leur vie à voir les Littlepage dans la situation sociale qu’ils occupaient ; et, après tout, il ne semblait pas si extraordinaire que nous eussions des fourchettes d’argent, quand tant d’autres avaient des cuillers du même métal. Le prédicateur s’aperçut que son effet était manqué ; il se rejeta sur une autre question.

Il s’agissait de notre titre de propriété. D’où venait ce titre ? demanda-t-il. Du roi d’Angleterre. Or, le peuple n’avait-il pas