Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 27, 1847.djvu/264

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les larges rameaux s’étendaient au-dessus de la pelouse, à cent pas environ de la maison.

Je trouvai Mille-Langues au rendez-vous, assis sur un banc et semblant tout à fait à l’aise comme un homme accoutumé aux embûches, à la vigilance et aux assauts nocturnes. Nous nous fîmes nos mutuelles communications, nous assurant que tout allait bien, et je pris place à côté de lui avec l’intention de tuer le temps par quelque causerie.

— Nous avons eu, lui dis-je, un spectacle intéressant dans cette entrevue de vos compagnons avec le vieux Sans-Traces. J’avoue que je serais très-curieux de savoir quelle influence exerce notre vieil ami sur ces tribus éloignées, pour que des chefs renommés viennent le voir de si loin.

— Ils ne sont pas venus depuis les prairies jusqu’ici seulement dans ce but, quoique je ne doute pas qu’ils ne le fissent volontiers. D’abord les sauvages ont, en général, un grand respect pour la vieillesse lorsqu’elle est accompagnée de sagesse et de renommée. Mais il y a parmi les actes de Susquesus quelque chose de particulier que je ne connais pas, et qui l’élève aux yeux des hommes rouges bien au-dessus des autres. Il faudra que je tâche de savoir ce que c’est avant de quitter ce pays.

Il y eut une pause de quelques minutes ; puis je parlai des prairies, et je fis quelques réflexions sur la vie qu’on devait y mener, le mettant à même de vanter les charmes de cette existence.

— Je vous dirai une chose, colonel, reprit l’interprète non sans une certaine émotion. La vie des prairies est délicieuse pour ceux qui aiment la liberté et la justice.

— La liberté, sans doute, lui dis-je ; mais quant à la justice, je pense que des lois sont absolument nécessaires.

— Ah ! c’est là une idée de vos villes ; mais ce n’est pas si vrai qu’on le suppose. Il n’y a ni cour ni jury qui vaille ceci, colonel, dit-il en frappant avec énergie le canon de son fusil, et quelques grains de poudre combinés avec du plomb sont au-dessus de tous les avocats. J’ai essayé des deux, et je parle par expérience. La loi m’a chassé dans les prairies, et l’amour des prairies m’y retient. Par ici vous n’avez ni l’un ni l’autre, ni la loi ni le fusil car si vous aviez la loi, la loi telle qu’elle devrait être, nous ne serions pas tous deux ici, veillant à cette heure pour empêcher vos faux Indgiens de mettre le feu à vos maisons et à vos granges.