Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 8, 1839.djvu/378

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que le matelot manifeste pour l’objet spécial dont il a été chargé. Cependant un air de surprise inexprimable avait pris possession de ses traits grossiers, et toutes les fois que ses yeux se portaient de Wilder sur le vaisseau ennemi, il n’était pas difficile de découvrir qu’il s’étonnait de les voir en opposition. Il ne se permit néanmoins ni plaintes ni commentaires sur une circonstance qui lui semblait évidemment si extraordinaire, et tout annonçait au contraire qu’il était décidé à ne se départir en rien de cette obéissance passive qui caractérise le marin. Quant au nègre, tous ses membre s’étaient dans une immobilité complète ; ses yeux seuls, comme ceux de son compagnon, roulaient continuellement de droite à gauche, se portant d’abord sur Wilder, puis sur la voile étrangère, et exprimant chaque fois un étonnement de plus en plus marqué.

Frappé de ces indices évidens de quelque sensation extraordinaire et commune à tons les deux qui les agitait, le Corsaire profita de sa position et de la distance où se trouvait son lieutenant, pour leur adresser la parole. S’appuyant sur la petite balustrade qui séparait la poupe du tillac, il dit, de ce ton familier que le commandant est dans l’habitude de prendre avec ses inférieurs, quand il a le plus grand besoin de leurs services :

— J’espère, maître Fid, qu’on vous a placé à un canon qui sait parler.

— Il n’y a pas dans tout le vaisseau, votre honneur, une bouche plus belle et plus large que celle de Brillant Billy, répondit le vieux matelot en passant sa main sur sa pièce comme pour caresser l’objet de ses éloges. Tout ce que je demande, c’est un écouvillon propre et une bourre bien serrée. Guinée, faites une croix à votre façon, sur une demi-douzaine de boulets ; et, quand l’affaire sera bâclée, ceux qui vivront encore pourront aller à bord de l’ennemi, et voir de quelle manière Richard Fid a semé sa graine.

— Ce n’est pas votre coup d’essai, maître Fid ?

— Que le Ciel bénisse votre honneur ! mon nez n’est pas plus accoutumé au tabac sec qu’à la poudre à canon, quoique, à vrai dire…

— Eh bien ! continuez.

— C’est que parfois toute ma philosophie se trouve coulée à fond en fait de raisonnement dans les rencontres comme celle-ci, reprit le vieux matelot, en jetant les yeux d’abord sur le pavillon