Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 9, 1839.djvu/252

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— Crois-tu qu’un homme de mon âge et de ma force ne soit pas en état de supporter quelques heures de veille et de marche dans la forêt ? Le corps va bien, mais l’esprit souffre cruellement.

— Et ne me diras-tu pas ce qui cause cette souffrance ? Tu sais, Mark, qu’il n’y a personne dans cette maison, et je puis dire dans toute cette vallée, qui ne désire de te savoir heureux.

— Je te remercie de parler ainsi, bonne Marthe ; mais… tu n’as jamais eu de sœur ?

— Il est vrai que je suis seule de ma race. Et cependant il me semble que les liens du sang n’auraient pu m’unir plus étroitement à personne qu’à celle que tu as perdue.

— Et tu n’as pas de mère ! Tu n’as jamais su ce que c’est que d’aimer une mère !

— Et ta mère n’est-elle pas la mienne ? répondit une voix profondément mélancolique, mais si douce que le jeune homme hésita avant de lui répondre.

— C’est vrai, c’est vrai, ajouta-t-il avec vivacité ; tu dois aimer, et tu aimes celle qui a pris soin de ton enfance, et qui t’a élevée avec tendresse jusqu’à l’âge où tu es devenue si belle et si intéressante.

Les yeux de Marthe devinrent plus brillants, et ses joues, où l’on voyait les couleurs de la santé, parurent plus vermeilles, pendant que Mark lui faisait ce compliment sans trop y songer. Avec la modestie naturelle à son sexe, elle détourna la tête pour se soustraire à ses regards ; mais il ne s’en aperçut pas, et continua :

— Tu vois que ma mère dépérit de jour en jour par suite du chagrin que lui cause la perte de notre petite Ruth ; et qui peut dire quelle sera la fin d’une affliction qui dure si longtemps ?

— Il n’est que trop vrai que nous avons eu lieu de craindre beaucoup pour elle ; mais depuis quelque temps l’espérance l’a emporté sur la crainte. Tu n’as pas raison, je te dirai même que tu as tort de te permettre ce mécontentement de la Providence, parce que ta mère cède un peu plus en ce moment à son chagrin, par suite du retour inattendu d’un homme dont le destin a tant de rapport avec celui de la fille qu’elle a perdue.

— Ce n’est pas cela, Marthe ; ce n’est pas cela !

— Si tu ne veux pas me dire ce qui te cause tant de peine, tout ce que je puis faire c’est d’en avoir compassion.

— Écoute, et je te le dirai. Tu sais qu’il s’est passé bien des