Page:Corneille, Pierre - Œuvres, Marty-Laveaux, 1862, tome 3.djvu/141

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Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend point le nombre des années[1].


Le Comte.

Te mesurer à moi ! qui t’a rendu si vain[2],
Toi qu’on n’a jamais vu les armes à la main ?


Don Rodrigue.

Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,
Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.


Le Comte.

Sais-tu bien qui je suis ?


Don Rodrigue.

Sais-tu bien qui je suis ? Oui ; tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d’effroi.
Les palmes dont je vois ta tête si couverte[3]
Semblent porter écrit le destin de ma perte.
J’attaque en téméraire un bras toujours vainqueur ;
Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur.
À qui venge son père il n’est rien impossible.
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.


Le Comte.

Ce grand cœur qui paroît aux discours que tu tiens,
Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens ;
Et croyant voir en toi l’honneur de la Castille,

  1. Var. La valeur n’attend pas le nombre des années. (1637 in-12 et 38)
    — Cicéron a dit dans la cinquième Philippique, chapitre XVII : « C. Caesar ineunte ætate docuit ab excellenti eximiaque virtute progressum ætatis exspectari non oportere ; » et du Vair dans sa quatorzième Harangue funèbre, en parlant de Louis XIII enfant : « Ne nous promet-il pas que nous verrons, et bientôt, la vengeance de ce détestable assassinat ? Ce sera son apprentissage, ce seront ses premiers faits d’armes que la vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans : la vertu aux âmes héroïques n’attend pas les années ; elle fait son progrès tout à coup. » (Œuvres de messire Guill. du Vair. Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans Polyeucte parait s’être rappelé un autre passage de du Vair, pourrait bien s’être souvenu ici de celui que nous venons de citer. Voyez aussi l’Appendice du Cid, II, p. 214.
  2. Var. Mais t’attaquer à moi ! qui t’a rendu si vain ? (1637-56)
  3. Var. Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte. (1637-56)