Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/237

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INTRODUCTION 63

de tous deux serait-il donc égal, et ne différera/t-il que par

rexpression, si arrogante chez l'un, si simple et si ferme chez Vautre? Cette diflerence ne tient-elle pas elle-même à la dif- férence des âges? Apaisé par la vieillesse, don Diègue n'at- ieint-il pas avec moins d'efforts à celte sérénité de pensée et de lanq-age jusqu'où le comte, moins maître de lui, n'est pas encore monté? L'Académie, qui s'y connaissait, refusait à don Diègue la modestie, et il est certain que la langue éner- gique et brève de ce vieillard cornélien garde une allure assez hautaine. Le plaidoyer qu'il oppose au réquisitoire de Chi- mène a bien des traits d'un orgueil légitime, naïvement étalé. Mais précisément ce qui est vanité fanfaronne chez le comte est orgueil chez don Diègue, et c'est de lui qu'on peut dire, avec La Rochefoucauld, que « la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil ' ». Tandis que le comte ne songe qu'à lui-même et qu'à ses propres exploits, don Diègue asso- cie ses aïeux à sa gloire passée, à sa honte présente, et fait mieux comprendre ainsi la grandeur de l'outrage dont il esl victime. C'est toute une race qui a été outragt^e en lui. c'est toute une race que Rodrigue a le devoir de délVndre. Rien d'égoïste dans cettre religion de l'honneur, dont le vieillard est un dévot; rien d'étroilcment personnel dans ce désespoir, ui a de quoi nous surprendre aujourd'hui. Eh quoi! il suffira e l'emportement d'un matamore pour rendre ce vieux ser- viteur de l'Étal « indigne ^ » de la charge à laquelle il se reconnaît lui-même tant de titres, pour faire de lui « le der- nier des humains 3 », pour le charger « d'infamie* »? Et du même coup son fils sera déshonoré '? El l'offenseur lui-même louera ce fils de ne pas vouloir survivre à l'honneur de son père? Étrange susceptibilité du point d'iionneur! L'Académie et Scudéry déjà comprenaient mal la délicatesse de ce culte superstitieux, et ne voyaient point comment le « front » d'une race entière pouvait rougir de l'affront fait à un seul. C'est que la mémoire était perdue de ces « gestes » épiques dont nos vieilles chansons content l'histoire, de ces familles au les héros se sentent solidaires, où les pères lèguent aux fils un patrimoine d'honneur, qu'il faut garder intact pour Ip transmettre aux descendants les plus reculés. C'est qu'on ne voyait plus en don Diègue le chef de famille qui doit répondre de ce dépôt sacré. Par une conséquence naturelle, comme od

i. Maximes, 568.

2. Voyez le vers 254.

3. Voyez le vers 259.

4. Voyez le vers 714. i. Voye* le vers %i%.

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