Page:Corneille Théâtre Hémon tome1.djvu/248

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S'il est un draine dont la comparaison, à ce point de vue, puisse faire valoir ce mélange de passion tpndre et de haute vertu, si original dans le Cid, c'est assurément Roméo et Juliette de Shakspeare. Là aussi deux amants sont séparés par l'inimitié de leurs familles; mais combien la séparation est plus dramatique chez Corneille, étant plus imprévue ! Depuis longtemps les Capulets et les Montagues sont en guerre; c'est seulement sur la tombe de leurs enfants qu'ils se récon- cilieront. Au contraire, les pères de Rodrigue et de Chimène étaient depuis longtemps amis; c'est la plus soudaine des querelles qui les divise au moment même où ils allaient décider un hymen souhaité par tous deux. Les amants de Corneille sont innocents du malheur qui les frappe, et leur douleur est d'autant plus émouvante que leur conscience ne leur reproche rien; les amants de Shakspeare ne nous tou- chent pas moins, mais ne sont-ils pour rien dans la tragique infortune dont ils sont les victimes? Il est vrai qu'ils sont les jouets d'une sorte de fatalité de la passion, assez semblable à la fatalité antique. Avant d'entrer dans la salle de fête où Juliette le verra pour la première fois, Roméo devine que son destin va être fixé pour toujours : « Mon âme pressent qu'une amére catastrophe, encore suspendue à mon étoile, aura pour date funeste cette nuit de fête, et terminera la méprisable exis- tence contenue dans mon sein par le coup sinistre d'une mort prématurée. Mais que celui qui est le nautonier de ma destinée dirige ma voile!... » A son tour, dès que Juliette a vu Roméo, elle n'imagine même pas qu'il soit possible de résistera la passion subite qui l'a domptée : « S'il est marié, dit-elle à sa nourrice, mon cercueil pourrait bien être mon lit nuptial. » Aussitôt elle s'informe et apprend le nom de Roméo, mais il est déjà trop tard: « Il m'est né un prodigieux amour, puisque je dois aimer un ennemi exécré ». Dès lors, elle ne se possède plus ; restée seule, elle a besoin de confier à la nuit son secret tout nouveau. Caché dans le jardin, Roméo l'arecueiUi. Qu'importe à Juliette! L'aveu que Roméo a sur- pris, elle le lui renouvelle, avec une tendresse déjà fami- lière :

« Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage ; sans cela, tu verrais une virginale roujreur colorer ma joue quand je songe aux paroles que tu m'as entendue dire cette nuit. Ah ! je voudrais rester dans les convenances; je voudrais, je vou- drais nier ce que j'ai dit. Mais adieu les cérémonies! M'aimes- tu? Je sais que tu vas dire oui, et je te croirai sur parole. Ne le jure pas : tu pourrais trahir Ion serment; les parjures des amoureux font, dit-on, rire Jupiter. Oh! gentil Roméo, si tu

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