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PRÉFACE

lité d’un bon bourgeois ; néanmoins il fit une folie de jeunesse : il devint l’amant de Charlotte Péaget, fille d’apothicaire. Mais il se conduisit avec elle en galant homme, et malgré l’opposition de son père, il l’épousa.

Il était temps : quatorze jours après le mariage, elle le rendait père d’un garçon. C’était le futur auteur du Sopha. Crébillon fils, qui dut ses succès à l’amour libertin, est donc un enfant de l’amour : il était prédestiné.

Son jeune front fut éclairé par un reflet de la gloire paternelle. Mais celle-ci se voila bientôt. Une pièce du tragique étant tombée à plat, il ressentit si vivement cet échec qu’il garda plus de vingt-cinq ans le silence. Un veuvage précoce acheva de l’assombrir. Alors il devint sauvage, chagrin, misanthrope. Il s’enferma dans sa chambre, avec ses corbeaux et ses chats, et lui qui avait aimé les beaux habits de velours et de soie, il se vêtit sordidement.

Son fils lui tenait compagnie. C’est dans une mansarde empestée de tabac, auprès d’un bonhomme maussade malgré son excellent cœur et son honnêteté raffinée, que le deuxième Crébillon vécut ses années de jeunesse. Mais comme son père autrefois, il aimait secrètement le luxe et la vie élégante ; il rêvait aux marquises, à leurs boudoirs parfumés. Il fit ses études à Louis-le-Grand, chez les jésuites, comme Voltaire ; il eut pour maître le fameux Père Tournemine. Les bons religieux, émerveillés de ses dispositions, firent tout au monde pour qu’il