Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/104

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d’une belle impératrice. Cette aimable dame venait, seule, se promener dans nos camps, habillée comme une simple bourgeoise ; elle allait jusque dans les cuisines goûter la soupe.

Mais nous n’eûmes pas, quant à notre compagnie, de quoi être très satisfaits de ces Majestés Impériales. La dernière revue, qui terminait les manœuvres, eut lieu un dimanche. Après avoir passé toute la journée sac au dos, à peine nous donna-t-on le temps de manger notre soupe, qu’il fallut remettre le sac sur le dos et partir pour Reims, où nous devions former la haie autour de Leurs Majestés le lendemain. Nous arrivâmes vers minuit à Reims, et fûmes obligés de camper au milieu de la cour de la caserne. Nous avions passé le long de la route sous plusieurs arcs de triomphe ; mais ils ne nous avaient pas empêché d’avoir mal aux pieds et aux épaules, ni d’avoir nos chemises trempées, quoique la nuit fût assez fraîche. Heureusement, les cantinières de la caserne furent autorisées à nous ouvrir leurs portes, ce qui nous permit de casser une croûte en buvant quelques petits verres pour attendre le jour.

Nous devions vivre, pendant notre séjour à Reims, avec notre solde de route ; mais cela était bien difficile ; on ne trouvait rien à manger : les boulangeries, les charcuteries, boucheries et tous autres dépôts de comestibles, avaient été pris d’assaut et complètement dévalisés par les gens des campagnes, venus au moins de dix lieues à la ronde pour tâcher de voir la figure de leurs souverains. Nous fûmes obligés de nous arranger avec les soldats de la garnison pour avoir à manger. Nous ne restions pas, du reste, beaucoup de temps à table : nous étions presque jour et nuit sous les armes, soit que Leurs Majestés allassent à la cathédrale, ou voir quelque grand atelier, ou passer une revue ; soit qu’elles allassent dîner chez le maire et danser chez le préfet. Elles ne pouvaient faire un pas sans que nous fussions sur leur passage pour faire la haie et tenir à distance les curieux et les plaignants.

Mon jeune caporal de Kamiech n’avait pas eu le temps de me donner l’instruction qu’il aurait bien voulu me donner et que je désirais si ardemment, du moins m’avait-il donné l’idée de la réflexion. Donc, pendant que je me promenais