Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/111

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bonhomme, avait sa chapelle dans une casemate, au fond du fort.

Un soir après la soupe, j’allai me promener de ce côté ; je voyais beaucoup de soldats entrer et sortir de la chapelle. J’entrai aussi, avec un sentiment partagé entre la piété et la curiosité : plus de curiosité que de piété, je crois. Je pris un livre et me cachai dans un coin, et lorsque tout le monde fut parti, j’entrai dans le confessionnal. Je racontai brièvement mon histoire et mon voyage à Jérusalem, où j’avais vu les choses tout au contraire des pèlerins.

L’aumônier commença par me taxer d’impiété ; il me dit que je n’avais pas le sens commun, que j’étais possédé par le démon de l’orgueil et de la vanité, que de plus grands esprits que moi avaient vu Jérusalem et y avaient vu les choses telles qu’elles sont et telles qu’elles doivent être suivant l’esprit des Écritures. Puis il me noya sous un déluge de phraséologie, et finit par me dire que nous allions bientôt partir pour la guerre, que l’homme était mortel et que, sur le champ de bataille, cette mort pouvait arriver instantanément, sans vous donner le temps de confesser vos péchés et de demander pardon à Dieu, et qu’au lieu de recevoir une mort on en recevrait deux : la mort du corps et la mort de l’âme ; il fallait donc se tenir toujours prêt si l’on voulait sauver au moins cette âme, et que d’abord, pour être bon soldat et bon patriote, il fallait commencer par être bon chrétien. Et sans me laisser faire aucune observation, il me dit : « Je vois, mon ami, que vous avez du repentir, que le démon de l’orgueil vous abandonne enfin. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous donne l’absolution ; allez et que Dieu soit avec vous. »

Si M. l’aumônier ne m’avait pas entièrement convaincu de l’efficacité et de la nécessité du christianisme sur les champs de bataille, — puisque l’Évangile défend absolument de verser le sang, — du moins il m’apprenait ce que je tenais le plus à savoir : c’était que nous allions bientôt partir pour l’Italie. Et en effet, quelques jours après, on vint nous dire, un matin, de tenir nos tuniques et nos shakos prêts à être versés au magasin, que le bataillon allait partir le soir même pour la gare de Lyon. Une immense exclamation de joie retentit dans toutes les chambrées. Chacun s’empressa de pré-