Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/134

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voulais me jeter à la mer faute de pain et d’argent, lorsque je n’avais qu’à mettre ma signature au bas d’une feuille de papier pour avoir du pain assuré pendant sept ans, et deux mille cinq cents francs encore par-dessus le marché !

Je pris aussitôt le bateau à vapeur pour Châteaulin puis la voiture de Châteaulin à Quimper, où je me dépêchai d’aller déposer neuf cents francs entre les mains d’une vieille tante pour qu’elle les plaçât, en mon nom, à la Caisse d’épargne, car je ne pouvais les placer moi-même, la caisse ne recevant alors que de petites sommes à la fois. Cette tante était simplement une cousine de ma mère. Elle ne m’avait jamais vu. Elle eut l’air d’être très flattée d’avoir un petit-neveu sous-officier et surtout si économe ; elle me promit d’avoir soin de mon argent. J’avais six jours pour me rendre à Poitiers où était le dépôt de mon nouveau régiment. Je pouvais donc rester encore deux ou trois jours au pays. J’avais laissé mon sac chez un fermier d’Ergué-Gabéric. Ce sac, rempli de linge et de chaussures, pouvait encore me servir, de sorte qu’en arrivant dans mon nouveau régiment je n’aurais besoin de rien et, au lieu de verser de l’argent à ma masse, comme la première fois, j’en aurais à recevoir, au moins à la fin du prochain trimestre.

J’allai donc chez le fermier reprendre mon sac, mais je n’y allai pas, cette fois, les poches et les mains vides. J’avais pris cinq litres d’eau-de-vie, du sucre et du café. Je voulais régaler, au moins une fois, quelques-unes de mes vieilles connaissances et leur faire voir que j’étais réellement riche, ainsi qu’on avait dit dès mon arrivée. Je savais que tous ces gens aimaient beaucoup l’eau-de-vie ; le café, ils ne le connaissaient guère encore, mais je me proposais de le leur faire connaître, en leur préparant du café à la mode du soldat.

J’ai déjà dit que je m’étais engagé non pas par pur goût ou penchant militaire, pas même par sentiment patriotique, ne sachant pas alors ce que c’était que le militarisme ni le patriotisme ; mon seul but était de chercher de l’instruction partout où j’en trouverais et par tous les moyens dont je pourrais disposer. Je voulais savoir pourquoi il y avait des hommes qui savaient tout et d’autres qui ne savaient rien ; pourquoi, comment et par quelles lois la terre tournait,