Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/49

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prendre quelque chose des histoires de ce monde. Le lendemain, aussitôt la soupe de quatre heures mangée, n’étant ni de service ni de corvée, je courus à la recherche de la rue Sainte-Hélène, que je n’eus du reste pas grand-peine à trouver, car elle est située entre les deux grandes places de Lyon, la place Napoléon et la place Bellecour. J’entre au n° 4, et bientôt je me trouve dans une grande salle, toute remplie de bancs, lesquels étaient couverts de livres, de papiers, de cahiers, d’encriers et de plumes : il n’y avait là que sept ou huit individus ; c’étaient tous des sous-officiers et des caporaux.

Un monsieur très bien mis, très poli et très doux, ayant presque la voix d’une femme, vint à moi en me disant : « Bonsoir, mon ami. » Il me prit par la main et me conduisit m’asseoir sur un banc, derrière les autres, qui étaient déjà occupés à lire et à écrire, puis me demanda où j’en étais de mon instruction, si je savais lire et écrire. Je lui répondis que je savais lire un peu et que j’avais même essayé autrefois, en gardant les vaches, de griffonner des lettres et des mots sur des morceaux d’ardoise. Il me donna un livre dans lequel il me fit lire quelques lignes à haute voix. Je m’en tirai assez bien, quoique je fusse un peu troublé et intimidé, en présence de tout ce monde supérieur et inconnu. Ensuite, il me donna un modèle d’écriture que j’essayai de copier tant bien que mal, en perçant souvent le papier avec la pointe de ma plume. Je n’avais jamais gribouillé qu’avec la pointe de mon couteau ou quelque mauvais crayon. Je voyais alors que la plume était plus difficile à manier que la pioche. N’importe, le monsieur me dit tout de même, toujours de sa voix féminine, que je lisais très bien et que je n’écrivais pas trop mal, que j’appuyais seulement un peu trop sur ma plume : je le voyais bien, mon griffonnage transperçait les deux feuilles.

Un peu avant la fin de séance, un autre monsieur entra dans la salle en disant : « Bonsoir, mes amis », puis il passa devant chaque écolier en lui adressant quelques questions et quelques observations. Ce devait être le maître ou le chef de l’établissement, car l’autre, qui le suivait par derrière, avait l’air d’être son subordonné.

Quand il vint à moi, il dit :