Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/56

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banale attiré des quatre coins de Paris et de la banlieue par cette gigantesque fortune et cette incroyable facilité.

Pour ces petites sommes, cette distribution permanente, on n’avait pas recours au livre à souches. Le Nabab gardait à cet effet, dans un de ses salons, une commode en bois d’acajou, horrible petit meuble représentant des économies de concierge, le premier que Jansoulet eût acheté lorsqu’il avait pu renoncer aux garnis, qu’il conservait depuis, comme un fétiche de joueur, et dont les trois tiroirs contenaient toujours deux cent mille francs en monnaie courante. C’est à cette ressource constante qu’il avait recours les jours de grandes audiences, mettant une certaine ostentation à remuer l’or, l’argent, à pleines mains brutales, à l’engloutir au fond de ses poches pour le tirer de là avec un geste de marchand de bœufs, une certaine façon canaille de relever les pans de sa redingote, et d’envoyer sa main « à fond et dans le tas. » Aujourd’hui, les tiroirs de la petite commode doivent avoir une terrible brèche…

Après tant de chuchotements mystérieux, de demandes plus ou moins nettement formulées, d’entrées fortuites, de sorties triomphantes, le dernier client expédié, la commode refermée à clé, l’appartement de la place Vendôme se désemplissait sous le jour douteux de quatre heures, cette fin des journées de novembre si longuement prolongées ensuite aux lumières. Les domestiques desservaient le café, le raki, emportaient les boîtes à cigares ouvertes et à moitié vides. Le Nabab, se croyant seul, eut un soupir de soulagement : « Ouf !… C’est fini… » Mais non. En face de lui, quelqu’un se détache