Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/286

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j’ai attrapé un gros rhume qui ne veut pas finir… »

Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait :

«… Si tu m’en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est trop compliquée pour toi ; et même, faut-il te le dire ? Je flaire en elle une aventurière… Tiens ! j’ai vu hier dans le port un brik hollandais qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une carte géographique… Eh bien mon cher, je trouve que ton Irma Borel ressemble à ce navire. Bon pour un brik d’avoir beaucoup voyagé, mais pour une femme, c’est différent. En général, celles qui ont vu tant de pays en font beaucoup voir aux autres… Méfie-toi, Daniel, méfie-toi ! Et surtout, je t’en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs… »

Ces derniers mots allèrent droit au cœur du petit Chose. La persistance de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n’avait pas voulu l’aimer lui parut admirable. « Oh ! non, Jacques, n’aie pas peur ; je ne la ferai pas pleurer, » se dit-il, et tout de suite il prit la ferme résolution de ne plus retourner chez la dame du premier… Fiez-vous au petit Chose pour les fermes résolutions.

Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à peine garde. La chanson de la Négresse ne lui causa pas non plus de distraction. C’était une nuit de septembre, orageuse et lourde… Il travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer l’escalier de bois qui me-