Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/294

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quelque mystère d’infamie qui m’aurait obligé à fuir… Ce jour-là, cependant, j’osai l’interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hésita un moment, puis elle me dit avec effort l’une voix sourde :

« — Donnez-moi la jolie boîte ; vous saurez tout. »

« Alors, je lui donnai la boîte ; Jacques, c’est infâme, n’est-ce pas ? Elle l’ouvrit en frémissant de plaisir et se mit à lire toute les lettres, — il y en avait une vingtaine, ─ lentement, à demi-voix, sans sauter une ligne. Cette histoire d’amour, fraîche et pudique, paraissait l’intéresser beaucoup. Je la lui avais déjà racontée, mais à ma façon, lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute noblesse, que ses parents refusaient de marier à ce petit plébéien de Daniel Eyssette ; tu reconnais bien là ma ridicule vanité.

« De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire : « Tiens ! c’est gentil ça ! » ou bien encore : « Oh ! Oh ! pour une fille noble… » Puis, à mesure qu’elle les avait lues, elle les approchait de la bougie et les regardait brûler avec un sourire méchant. Moi, je la laissais faire ; je voulais savoir où elle allait tous les matins de huit à dix…

« Or, parmi ces lettres, il y en avait une écrite sur du papier de la maison Pierrotte, du papier à tête, avec trois petites assiettes vertes dans le haut, et au-dessous : Porcelaines et cristaux, Pierrotte, successeur de Lalouette… Pauvres yeux noirs ! sans doute un jour, au magasin, ils avaient éprouvé le besoin de m’écrire, et le premier papier venu