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tonnerre né de l’Océan en rage. L’extrémité de la jetée est submergée. D’immenses paquets d’eau franchissent les parapets. Le falot rouge, allumé les soirs de tempête, clignote et met d’infernales lueurs à l’obscurité de la mer. La lumière blanche du phare éclaire les panaches des vagues. Près de moi, des sauveteurs attendent et leur silence anxieux me serre la gorge. Ces civières alignées pour ceux que la mer rendra peut-être, cette barque prête à arracher à la mort un pauvre matelot, ont je ne sais quoi de glacial qui me fait frissonner.

Lentement je retourne sous la pluie. Et je songe aux malheureux cramponnés à quelque épave et prolongeant ainsi leur terrible agonie… et je rêve surtout à ceux que j’ai vus partir le matin : au patron, au mousse, à cette petite croix qu’ils emportaient pour la regarder aux moments de détresse. Où sont-ils maintenant ? Sont-ils déjà des cadavres livides qui vont, flottant, heurter de leur tête lourde le sable des bas-fonds ? Et toute la nuit d’affreux cauchemars me hantent…

Ah ! que c’est triste le cri des eaux dans l’obscurité !


Mardi 12 octobre 19…

La tempête gronde toujours.

Un ciel obscur met comme un dais de deuil à la grande glauque. Ici, tout près de la digue, les vagues bouillonnent. Un fin embrun flotte par-dessus les eaux, et les tourbillons de sable, que le vent soulève, m’étouffent.

C’est la grande colère de l’élément qui s’achève. On voit à l’horizon les flots se mêler aux nuages… Pas une voile… pas un peu de fumée qui nous dise qu’il y a là des gens