Page:De Broyer - Feuillets épars, contes, 1917.djvu/25

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
23

il croyait déjà entendre le plouf lugubre que son corps osseux ferait dans l’eau, il se sentit retenir. Il se retourna étonné et mécontent qu’un intrus vînt l’empêcher de hâter sa destinée.

Une femme était là, rayonnante de beauté souveraine, superbement vêtue. D’elle émanait une clarté stellaire qui rehaussait l’éclat de sa robe de velours cramoisi. De gros diamants scintillaient dans ses cheveux plus noirs que la nuit, et son regard avait la profondeur du temps. (Cette métaphore peut te sembler bizarre, mon amie, mais je répète ce que m’a dit le gnome dont je tiens le récit.)

Le troubadour, interdit, ne pouvait qu’admirer. La fée — car c’était une fée — parla la première :

— Amaury, je suis celle qui soulage les déshérités, les pauvres gueux qui vont par les chemins, les poètes affamés rôdant par les ruelles louches, et tous les pauvres meurtrissant leurs désirs aux montres appétissantes des rôtisseurs. Je m’appelle Marjolaine, la Fée Marjolaine ! Veux-tu me suivre au palais que j’habite au beau Pays des Songes ?

— Est-ce loin ? Je suis las et je voudrais manger ! Oui, Madame la Fée, car pour être poète je n’en suis pas moins homme !

— Ne crains rien. Mon char aérien nous attend. Tu y trouveras quelques mets froids et du vin plein des flammes de l’été.

— Je vous suis !

Ensemble ils remontèrent sur le quai désert, et Amaury vit le char de sa protectrice. C’était une forme de cygne aux courbes gracieuses, blanche comme la pureté. Amaury y crut voir moins une chose qu’un fluide, tant le char lui parut léger.